lundi 5 décembre 2016

controverse contre versus

Dans un contexte de type "David contre Goliath", on note une tendance récente (XXIe siècle) de la publicité et des médias francophones à remplacer le mot français contre par l'abréviation américaine "vs" [prononcée versus]. Cette abréviation a été créée par les anglophones pour écourter le mot latin versus, lequel signifie en anglais contre.

Sous des dehors de latinisme chic, c'est un anglicisme banal qui détrône sans nécessité la préposition contre, dont l'emploi reste préférable aussi longtemps que l'anglais et le français ne seront pas devenus une seule et même langue.


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dimanche 6 novembre 2016

impacter

Le verbe "impacter" ressemble à du français, mais ce n'en est pas. C'est un barbarisme à prétentions anglophones, employé dans divers sens liés à la notion d'impact.

• Impact physique. Ce sont ici les verbes percuter, heurter et leurs synonymes qui doivent toujours être employés au lieu du barbarisme "impacter".

• Impact immatériel, symbolique, émotionnel. "Impacter" remplace ici abusivement des verbes comme affecter, toucher, heurter, ébranler et tous leurs synonymes exprimant un effet subtil ou violent sur un élément immatériel, sur une émotion, sur un destin, sur un projet.

Ainsi, une étude d'impact s'efforce-t-elle de déterminer dans quelle mesure une intervention affectera une situation donnée. Dans quelle mesure elle influera sur l'état actuel. Et non dans quelle mesure elle "l'impactera" (sic).

Les professeurs avaient autrefois l'habitude d'étiqueter certains élèves "partisan du moindre effort". C'est un label qui convient bien aux sujets adultes de langue maternelle française qui ne font plus même l'effort de trouver dans un vocabulaire de fin d'études primaires le verbe juste, pour exprimer ce qui résulte d'une influence, d'un choc ou d'un impact.

En ce sens, "impacter" signifie : "avoir un poil dans la main dans la tête".

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samedi 5 novembre 2016

"être vent debout" : sens et contresens

"Vent debout" est un terme de navigation à voile indiquant qu'un bateau se trouve exactement face au vent et n'avance donc plus. Qu'il est privé de vitesse et de possibilité de manœuvre, toutes voiles dégonflées, inerte.

C'est donc dans un sens faux que cette expression est devenue insidieusement un tic de la langue médiatique et politique.

Lorsqu'un orateur politique nous annonce aujourd'hui que ses partisans sont "vent debout contre" telle ou telle réforme, il s'imagine nous annoncer qu'ils s'y opposent avec vigueur, comme redoutablement campés sur leurs deux jambes dans un vent funeste. Mais il dit exactement le contraire : il nous apprend qu'ils sont réduits à l'impuissance et immobiles dans une mer qui s'agite sans eux...

Ce n'est pas une lourde impropriété de terme, juste une petite erreur de cap sémantique. Car à 15° près, ces opposants pourraient cesser d'être immobiles "vent debout" et commencer à lutter "au près". C'est-à-dire en remontant hardiment, et très efficacement, contre le vent qu'ils combattent.

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vendredi 21 octobre 2016

l'usine digitale ?

Publication dérivée de L'usine nouvelle (fondée en 1891), voici un moment déjà que sa déclinaison L'usine digitale est parue. Il y a de quoi être atterré qu'un aussi vénérable éditeur de presse propage sans garde-fou la lourde bévue, indigne de professionnels de l'écriture, qu'est la confusion entre l'adjectif "numérique" et son faux ami anglophone "digital"... En français, l'usine digitale, c'est l'usine où l'on travaille avec ses doigts ou pour les doigts.

Confirmation récente et indiscutable par l'Académie française, disponible ici.

Il doit y avoir une jouissance gourmande à massacrer sa propre langue de travail sous les coups de l'incompétence terminologique, de l'inculture lexicale et de la fascination pour les jargons les plus mal bâtis, sans quoi vous n'auriez aucun lecteur, n'est-ce pas ?

dimanche 16 octobre 2016

c'est moins compliqué mais plus difficile

La complication et la difficulté sont deux notions différentes : les mots pour les désigner ne sont pas interchangeables. Ni en français ni dans la plupart des langues.

Les observateurs de la Mission linguistique francophone constatent pourtant depuis 2012 que cette distinction est en voie de disparition dans l'esprit des orateurs publics. La confusion de sens s'opère dans leur esprit au détriment de l'adjectif difficile, auquel ils tendent massivement à préférer actuellement l'adjectif compliqué.

Même lorsque la difficulté en question est dépourvue de complication, tout ce qui est en réalité difficile est devenu "compliqué".

Nager plus vite que ses concurrents serait "compliqué". Non, c'est très simple (il suffit de nager plus vite !) mais c'est très difficile car épuisant.


La Mission linguistique francophone rappelle à ces orateurs imprécis et distraitement suivistes que seul ce qui est dépourvu de simplicité ou de clarté peut être qualifié de compliqué. Ce qui n'est pas facile mais clair et net, est difficile mais non compliqué.

Si c'est prendre le lecteur pour un demeuré que de lui rappeler cette vérité première, que dire du journaliste ou du tribun médiatique qui la perd de vue et décèle désormais du "compliqué" partout et du difficile nulle part ? Qu'il est un demeuré ? Non, ce serait trop facile. Car la cause réelle de cette tendance est sans doute plus... compliquée : s'y mêlent un peu toutes les négligences professionnelles qui altèrent le français médiatique. Nous n'en ferons pas la liste. Ce ne serait ni difficile ni compliqué ; ce serait désobligeant.

Deux ans après l'apparition de ce phénomène régressif (1), la tendance s'est amplifiée et l'éventail de qualificatifs paresseusement remplacés dans la langue médiatique par compliqué s'est accru. Ainsi, les distinctions de sens suivantes sont-elles en passe d'être considérées comme trop "compliquées" à manier par les professionnels de la parole, qui les remplacent graduellement par "compliqué" : difficile, délicat, embarrassant, gênant, maladroit, hasardeux, périlleux, dangereux, exclu, incertain, peu probable, compromis, voué à l'échec, impossible, rebutant, inenvisageable, inacceptable, décourageant, déprimant, triste, grave [par exemple : prendre une grave décision et non une décision compliquée, comme le dit aujourd'hui un dignitaire annonçant sa démission].

(1) Il n'y a pas là "évolution" de la langue mais bien régression et atrophie, puisque des distinctions de sens disparaissent et que le discours s'appauvrit au lieu de s'épanouir.

NDE : Cet article a été publié en juin 2014. Devant la persistance de cette confusion, et pour épauler les efforts de l'Académie française qui nous a récemment emboîté le pas à ce sujet, nous le remettons sur le dessus de la pile.
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vendredi 7 octobre 2016

dédier

L'action décrite par le verbe dédier possède en français une valeur d'hommage. Dédier une sonate à sa bien-aimée, c'est lui faire symboliquement don de cette composition pour louer ses sublimes qualités.

De même, dédier une conférence à Beethoven, c'est affirmer vouloir honorer la mémoire de Beethoven par le contenu de cette conférence. Ce n'est pas simplement donner une conférence sur Beethoven. Pour cela, on dira que l'on consacre une conférence à Beethoven. Mais on peut donner une conférence sur les répercussions psychologiques de la surdité chez les musiciens, et la dédier à Beethoven.

Hélas, cette claire et forte distinction de sens tend à se perdre dans l'esprit des professionnels de la communication. Ils propagent dans le public des titres comme "site internet dédié aux étudiants en droit", alors qu'un tel site est en fait destiné aux étudiants en droit, voire réservé aux étudiants en droit. Mais certainement pas "dédié" à la mémoire de ces braves potaches...

Certains dictionnaires ne craignent pourtant pas d'entériner cette bévue sans la mise en garde qui s'impose : l'usage de dédié au sens de destiné, consacré, réservé est défectueux car il appauvrit le sens et l'obscurcit ; cette impropriété de terme s'est infiltrée dans la langue française au gré de mauvaises traductions du faux-ami anglais to dedicate qui signifie consacrer, réserver, destiner, (se) dévouer, affecter, allouer, et parfois dédier.

dimanche 2 octobre 2016

qualitatif et requalification

A-t-on le droit d'être gêné par l'emploi surabondant de l'adjectif "qualitatif" dans le français courant et les échanges professionnels depuis 2010 ? Oui. Voici pourquoi.

Cet adjectif, en vogue sous un sens faux, n'est pas du tout synonyme de "de bonne qualité" et ne convient donc pas dans une formule comme : "nos produits sont très qualitatifs". L'adjectif qualitatif signifie "concernant la qualité"... bonne ou mauvaise. Porter un jugement qualitatif, c'est porter un jugement sur la qualité, ce n'est pas un porter un jugement qui impressionne par sa qualité.

Il est un autre terme impropre, lié à l'idée de qualité, dont les urbanistes et les élus locaux abusent : la "requalification" architecturale ou urbaine, devenue dans leur esprit un synonyme de la notion de rénovation, de réhabilitation. Or, la requalification, en vrai français, c'est un changement de qualification (requalification par la justice d'un homicide involontaire en meurtre), ce n'est pas une amélioration de la qualité ; ni même une amélioration de la qualification. "Requalifier le quartier de la gare", ce serait donc cesser de le qualifier de quartier de la gare, et le qualifier par exemple de quartier des écoles, de riante bourgade, de jardin des plantes, de ghetto de riches ou de mine à ciel ouvert.

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samedi 1 octobre 2016

un adjectif pour Internet

Ceux qui naviguent sur internet sont appelés internautes. Pour qualifier ce qui se rapporte à la navigation sur internet, La Mission linguistique francophone recommande donc l'usage de l'adjectif internautique. En toute cohérence avec le substantif internaute.

Le principe de création de ce néologisme nécessaire se fonde sur le modèle de la série aéronef, aéronaute, aéronautique : internet, internaute, internautique.

Exemple : "Sa frénésie internautique, de nature purement ludique, nuit à ses études". 

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dimanche 18 septembre 2016

bon déroulement et mauvais déroulé

La Mission linguistique francophone et l'Académie française unissent leurs efforts éditoriaux pour rappeler d'une même voix qu'une action se déroule selon son déroulement et non selon son "déroulé" (sic) - contrairement à ce que l'on lit depuis peu d'années sous la plume de rédacteurs professionnels adeptes de l'approximation. Et dans la bouche de ceux que la répétition des erreurs de langage nouvelles attirent irrésistiblement par la seule vertu de leur nouveauté. Pour ces francophones-là, que nous avons sondés, le bon déroulement est un mot éculé qui manque de dynamisme. Selon eux, le "déroulé" (sic) d'une cérémonie, c'est plus actif [*]. Et de toute façon - tranchent-ils - on est libre de dire ce qu'on veut quand même, non ? Ce dévoiement de la notion de liberté ne suscite ni le "consternement" ni le "consterné", mais bien la consternation.

[*] Faux : le néologisme "un déroulé" est issu du participe passif du verbe (se) dérouler ; il est donc impropre à évoquer l'action autrement que subie. Il appartient indéniablement au registre de la passivité et non de l'activité.

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mercredi 14 septembre 2016

chronophage et capillotracté

Néologisme bien assemblé et teinté d'humour, l'adjectif chronophage connaît une faveur grandissante et méritée. Il n'existait jusqu'alors pas de mot pour qualifier ce qui prend du temps, trop de temps, ce qui dévore [suffixe -phage] le temps [radical chrono-].

Le mot chronophage gagne actuellement ses lettres de noblesse et peut désormais s'employer sans guillemets, dans les contextes les plus variés, avec ou sans touche d'humour.

Il n'en va pas de même pour le plaisant "capillotracté", néologisme correctement assemblé lui aussi, mais empreint par essence d'une connotation burlesque très marquée et que l'on réservera au registre de l'humour. Construction 100% latine, capillotracté signifie "tiré par les cheveux".

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dimanche 11 septembre 2016

vf de Wikipédia

L'encyclopédie collaborative Wikipédia a lancé un appel à la générosité de ses utilisateurs. Contributrice assidue à sa version francophone, Miss L.F. se consacre presque exclusivement à la correction des fautes de français et à l’amélioration de formulations naïves, obscures ou impropres. Les fautes corrigées sont souvent rétablies ensuite par des intervenants peu éclairés, qui cependant menacent de rétorsions les correcteurs bénévoles, fussent-ils lexicographes de métier. Ce dysfonctionnement fait de la version française de Wikipédia une caisse de résonance de l’inculture syntaxique et lexicale, dont le pouvoir de nuisance sur la francophonie est connu et très préoccupant. Concernant l'anglomanie, on note que la version française de Wikipédia n’échappe pas à ce travers. Des termes anglophones dont il existe un équivalent français bénéficient hâtivement d’une entrée dans la vf de Wikipédia, tandis que le terme français correct en est dépourvu. Il n’est souvent mentionné qu’accessoirement dans le corps de l’article. Et malheur à qui voudrait remédier à cette carence tandis qu’un censeur œuvrant sous pseudonyme et doté du pouvoir de nuire s’y oppose. Bref, la question d’une qualité encyclopédique (et non triviale ou jargonnante) de la langue française n’est manifestement pas abordée de façon satisfaisante dans la vf de Wikipédia. Pour devenir donateurs de Wikipédia, nous sommes nombreux à attendre que la qualité du français de la vf devienne une priorité éditoriale collaborative, et non un sujet de « guerres d’édition », selon le terme effrayant jailli de la pensée autoritaire de certains membres de cette association culturelle.

mercredi 27 juillet 2016

sérendipité

Le Journal du Dimanche ayant intitulé une de ses rubriques "sérendipité", nous republions à l'attention de son rédacteur en chef cet article de 2007.
En anglais, on appelle serendipity le fait d'effectuer une découverte inespérée. On cherchait quelque chose, on en trouve une autre. Et cette autre chose s'avère plus importante, plus précieuse, plus fructueuse.

Internet est un lieu de recherches propice à de telles trouvailles.

Inventé par Horace Walpole [ci-contre portraituré par Ramsay, et ci-devant Comte d'Oxford] en 1754, le mot serendipity a été importé par certains dans notre langue sous sa forme francisée sérendipité. Un peu pédant, très obscur, ce néologisme n'a pas eu grand succès dans le langage courant. Des Canadiens francophones lui ont récemment (vers 2000) trouvé un substitut autrement plus savoureux : la fortuité.

Plus concis que la sérendipité [trois syllabes au lieu de cinq], plus euphonique et plus lumineux, le mot fortuité est immédiatement compréhensible. En prime, il agrandit à point nommé la petite famille déjà composée du couple fortuit et fortuitement, qui l'adopte sans hésiter.

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dimanche 24 juillet 2016

scandalistes et esclandriers

Zorro œuvrait à couvert : pleutre le jour, héros la nuit. Son courage physique se doublait du courage moral de supporter le mépris de ceux-là même qu'il défendait. Zorro était un moraliste en action, inactif en apparence.

Prodigieuse abnégation. Mythe admirable.

D'autres moralistes - moins héroïques mais aussi moins fictifs - défendent au contraire en plein jour et sabre au clair leur vision généreuse de la vie sociale. Il en résulte souvent pour eux des frictions publiques ou privés avec le grand nombre de ceux qui placent au contraire leurs propres droits très au-dessus de leurs devoirs, leur importante personne ou leur petit clan plus haut que le reste des humains, leur quiétude au-dessus de tout, et fuient dès qu'ils entendent exhorter à la bonté ou appeler au secours, tels de petits Zorro en négatif - estimables en apparence, méprisables en secret.

Les frictions sociales sont inévitables entre les partisans d'une bienveillance mutuelle active, attentionnée, parfois militante, parfois périlleuse, et les partisans du chacun pour soi - ceux que Chamfort [1741 - 1794] appelait "les faibles", non pour les plaindre mais pour les décrire aussitôt comme "les troupes légères de l'armée des méchants"...

Quand ces frictions interpersonnelles s'accompagnent de réactions véhémentes de l'une ou l'autre des parties, elles prennent des noms comme scandale ("faire un scandale", "faire du scandale"), éclat ("faire un éclat"), esclandre ("faire un esclandre").

Contrairement à d'autres langues, le français est dépourvu de mot pour désigner ceux qui "font un scandale" ou ont la réputation de "faire du scandale" plus souvent que d'autres, que ce soit à bon ou mauvais escient. La Mission linguistique francophone propose de combler cette lacune par deux néologismes distincts.

D'une part, le substantif "scandaliste" [une/un scandaliste], forgé sur le modèle de moraliste, activiste, arriviste, polémiste, duelliste, etc.

Selon le point de vue du locuteur et le profil de l'intéressé, le mot scandaliste sera péjoratif ("les paranoïaques sont souvent des scandalistes compulsifs") ou indulgent, voire laudatif ("Gandhi fut un scandaliste admirable, que personne n'est parvenu à museler").

D'autre part, "esclandrier" [un esclandrier / une esclandrière], moins fort et dépourvu de connotations morales. Esclandrier désignera le protagoniste d'un esclandre, quel que soit le rôle qu'il y tient ("La police municipale a été appelée pour séparer deux esclandriers").


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mardi 5 juillet 2016

commanditaire, et non donneur d'ordres

Le mot anglais order signifie ordre, à tous les sens du terme français : l'ordre ordonné (remettre en ordre), ou l'ordre ordonnant (donner des ordres). Mais l'anglais order doit parfois se traduire par portion (une portion de frites), car le verbe to order signifie aussi commander, passer commande ; or une portion de frites est comprise par la langue anglaise comme une commande de frites, c'est-à-dire comme l'ordre donné et reçu de servir une certaine quantité de frites.
Le mot anglais order est donc en partie un faux ami. À ce titre, il a fait germer en français contemporain une curieuse manière de dénommer ses clients, manière un rien brutale et oublieuse de la notion de commande : les donneurs d'ordre ! En réalité, il s'agit de ceux passent commande, et non de ceux qui donnent des ordres... Le terme correct, préconisé par la Mission linguistique francophone et par le bon sens, en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est le bienveillant commanditaire.

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vendredi 1 juillet 2016

sur un ton comminatoire

La plupart des dictionnaires disponibles sur internet donnent mot pour mot la même définition de l'adjectif comminatoire, appliqué à la manière de s'exprimer. "Qui a le caractère d'une menace ; menaçant. Style comminatoire, ton comminatoire."

La nature exacte de la menace contenue en français courant dans la notion de ton comminatoire mérite d'être précisée : c'est un ton qui ne souffre pas la discussion ; un ton cassant de supérieur à subalterne ; le ton sur lequel on donne sèchement un ordre dont l’inexécution sera sanctionnée.

Ce n'est pas la menace du maître-chanteur ni du tueur à gages. C'est une menace de chef. Et c'est bien ce qui rend insupportable le ton comminatoire employé par qui n'est pas notre chef.

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mardi 28 juin 2016

les pro-brexit


Le suivisme médiatique a marqué un point décisif : le calamiteux néologisme journalistique britannique Grexit = Greek exit, qui n'aurait jamais dû apparaître dans les gros titres de la presse francophone, s'est imposé dans le discours ambiant sous sa forme anglo-anglaise : Brexit = British exit.

Il est vrai que les grands bouleversements politiques à portée historique ont souvent enrichi la langue française par l'apport de termes étrangers qu'elle a adoptés en raison de leur authenticité et de leur capacité à nous transporter dans le contexte international. Après le Diktat, l'Ukaze, l'Anschluß, nous voici équipés du Brexit. La Mission linguistique francophone prend acte de l'entrée fulgurante dans le lexique français, en juin 2016, de cette fusion de syllabes exogène qu'est le "brexit".

On note toutefois avec inquiétude que l'adoption de ce jargon atrophié s'opère aux dépends de notre syntaxe. Car le français n'est pas une langue agglutinante, comme le sont le japonais, le hongrois et partiellement  l'anglais ou l'allemand, mais une langue qui s'exprime naturellement par juxtaposition de termes* plutôt que par contraction de plusieurs mots en un seul : lune de miel et non honeymoon ; député européen et non eurodéputé.

Il semble pourtant que la terminologie politique concernant l'Europe soit condamnée par les chroniqueurs et rédacteurs en chef de France et de Navarre à s'actualiser par ce pillage paresseux des néologismes du journalisme britannique, qu'il s'agisse donc des eurodéputés (les députés européens), des eurosceptiques (les anti-européens) ou des brexit, grexit, itaxit, spaixit, polxit, frexit, belxit, suexit, porxit, huxit, sans oublier le turject (Turkish reject = rejet de la Turquie) ni le germain (Germany remain = maintien de l'Allemagne) qui nous pendent au nez pour dans pas longtemps.

Ceux à qui le ridicule de cette énumération n'apparaît pas ont bien raison d'employer brexit à satiété et sans guillemets ni moquerie. Ils doivent aussi se préparer à décliner cela en vingt-sept autres calembours ineptes plutôt que de s'exprimer en français sous la forme nom+adjectif ou nom+complément de nom. Car si le Portugal ou la Hongrie s'en vont à leur tour ou envisagent la question, il faudra bien parler de porxit (Portugese exit) et de huxit (Hungarian exit), sous peine de discrimination, n'est-ce-pas ?

ORTHOGRAPHE
Si le terme est adopté en français, rien ne justifie de l'orthographier avec une majuscule puisqu'il s'agit d'un nom commun. Il faudra donc écrire brexit et non Brexit, qui constituera une faute d'orthographe puisque les termes adoptés par le français sont traités selon les règles d'orthographe et d'accord propres à notre langue ("des concertos" et non "des concerti", par exemple). Or la langue française, contrairement à l'anglais, ne veut pas de majuscules aux adjectifs de nationalité ("un vin français" et non "un vin Français").

PRONONCIATION
Le terme est d'origine anglo-latine (en latin exit = il/elle sort ; en anglais exit = sortie). Or, le mot exit se prononce "êg-zite" en latin comme en anglais. La Mission linguistique francophone invite donc les professionnels du commentaire politique à ne pas nous bassiner avec leur prononciation erronée "brê-Kssite" (par analogie avec excite, sans doute ?) et à s'en tenir à la justesse de la phonétique de ce néologisme qui doit se prononcer "brê-Gzite".

Et sur ce point, pas d'argutie possible, donc pas besoin de référendum.

F.A. et Miss L.F.

* nom+adjectif, verbe+adverbe, voire préfixe+mot - ce que n'est pas le "brexit", puisque "br-" n'est nullement un préfixe signifiant "britannique", pas même en anglais.



dimanche 26 juin 2016

défense et attaque de Didier D., orateur footballistique

En France, une émission satirique de la télévision [Le Petit Journal] se délecte de railler la diction d'un dirigeant du football local, M. Didier Deschamps, qui serait coutumier de ne pas prononcer correctement la lettre X et de la remplacer par le phonème S : un homme d'espérience au lieu d'expérience.

Chez l'intéressé, cette élision du son x relève d'un accent régional. Cela ne prête donc pas à la critique acerbe, contrairement à la prononciation ignare de "archet" comme "archer", selon une désaffection pour la justesse des voyelles qui conduit des cohortes de professionnels de la diction sans le moindre accent régional pittoresque à nous dire "elle voulez" au lieu de "elle voulait", ou à nous parler de la cote au lieu de la côte et inversement.

Ce qui est beaucoup plus désolant dans le discours du locuteur que nous venons de défendre pour sa diction, c'est le massacre de la syntaxe qu'il propage dans les esprits en construisant de travers un verbe central dans son métier : le verbe jouer (au football). Comme la plupart de ses confrères entraîneurs, M. Deschamps croit qu'une équipe joue une autre ("La France va jouer la Suisse") alors qu'une équipe joue contre une autre. Les commentateurs de tennis aussi semblent croire qu'un joueur joue un autre, alors qu'un joueur joue contre un autre ("Nadal n'a jamais joué contre Lacoste").

En qualité de leaders d'opinion, voilà ces éminents analystes des jeux de balle mais piètres francophones imités par un grand public qui les prend pour modèles d'éloquence. La Mission linguistique francophone tient à détromper leurs supporters : dans notre langue pas encore disqualifiée, quand "les Français jouent les Suisses", ils ne cherchent pas à les vaincre mais à les imiter ("arrête de jouer les imbéciles").

Ce qui devrait exciter l'ironie des satiristes, c'est cette perte de sens commun. Hélas, eux-mêmes étant gagnés par les faux-sens et abus de langage du jargon médiatique, ils sont bien en peine d'en relever les dérives les plus navrantes. Il ne leur reste donc à se mettre sous la dent que les saveurs d'un accent régional. Coup bas.

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vendredi 10 juin 2016

tsunami sur les raz-de-marée

Ce qui s'appelle en français raz-de-marée se dénomme en japonais tsunami. La vogue de ce terme japonais repris par les anglophones est telle en France, depuis le début des années 2000, que le tsunami tend à éclipser le français raz-de-marée dans la presse et chez quelques traducteurs scientifiques peu regardants.

À propos d'un raz-de-marée déferlant ou ayant déferlé loin des côtes du Japon, l'emploi du mot tsunami est pourtant impropre par son incongruité culturelle. Concernant la Grèce antique ou la civilisation inca, par exemple, ce japonisme est en outre anachronique, donc doublement aberrant.

Dans ce raz-de-marée de tsunamis, le français médiatique continue de se noyer chaque jour, comme se noyèrent les moutons de Panurge. Et par le même réflexe grégaire.

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vendredi 3 juin 2016

Eurovision : voici la dame qui se flatte d'avoir rendu la francophonie aphone

Les responsables de divertissements télévisuels de 24 pays d'Europe sur 26 ont choisi, pour le concours de l'Eurovision 2016, des chansons anglophones ou pseudo-anglophones ou en partie anglophones - comme si le charme notoire de l'italien, ne se suffisait pas à lui-même, non plus que celui du russe, du polonais, de l'arménien ou du grec.

De trois choses l'une :

• soit toutes les langues d'Europe autres que l'anglais et le pseudo-anglais doivent être reconnues comme langues mortes, y compris le français qui ne fut chanté de bout en bout que par une Autrichienne, laissé pour morte par le jury de professionnels, puis ranimée par le vote du public - nous y reviendrons ;

• soit les responsables des divertissements télévisuels des pays non anglophones sont des incompétents dotés de responsabilités qui les dépassent du tout au tout, à commencer par celle de faire vivre leur langue ;

• soit le concours de chanson de l'Eurovision s'est mué en un concours de la chanson anglophone.

La dernière hypothèse est amplement vérifiée. Et pourquoi pas ? Mais alors, il importe de rebaptiser ainsi ce concours pour sa prochaine édition, et d'y laisser libre cours au panurgisme des responsables français, espagnols et allemands de ce divertissement multiculturel par définition, mais en passe de ne plus l'être du tout.

Pour ce qui est de la vitalité linguistique de l'ensemble des langues d'Europe dans la chanson contemporaine, cette diversité existe pourtant toujours en 2016. Le choix du public européen en atteste, qui s'est porté sur une chanson en langue rare, et l'a fait triompher - à la différence des jurés de professionnels de la télévision, s'exaltant pour une chanson en anglais défendue par... l'Australie. Ancienne dépendance britannique et continent insulaire des antipodes, pays admirable par sa géographie et son histoire, l'Australie présente toutefois une lacune si l'Eurovision est le thème de ce concours de chanson : les contours de l'Europe ne l'englobent pas.

Voilà démontré par l'absurde le fait que le concours de chanson de l'Eurovision n'existe plus, et qu'il est à recréer, peut-être.

Le bouche-à-bouche bouleversant fait par le public à l'Ukraine tatarophone et la main qu'il a tendue à l'Autriche étonnamment francophone sont aussi un pied de nez voire une gifle adressée aux dames haut perchées (directrices des divertissements du service public, excusez du peu) de l'audiovisuel français qui, de Sébastien Tellier à Amir Haddad, ajoutent sans vergogne au festin européen de serviles serveurs de yaourt anglophone inepte, voués les uns après les autres, pour cette raison, à des insuccès bien mérités.

Et que dire de l'alibi des quelques lignes en français autour du plat de résistance (le refrain) en anglais pour faire avaler la pilule aux mauvais coucheurs qui voudraient que la chanson française ne soit pas morte sous les coups redoublés de l'inculture des décideurs précités et du suivisme général ? Rien. Les grandes douleurs sont muettes...

*

Illustration : Nathalie André, une autodidacte issue du secteur de la coiffure qui a réussi la prouesse de se hisser au poste de directrice d'un secteur-clef de l'audiovisuel public français, et fière de "promotionner (sic - en français : "promouvoir") depuis 23 ans" la chanson française teintée d'anglais. Mme André déclare "ne pas comprendre" l'indignation que suscite le fait de voir, à son initiative, le berceau de la langue française laisser à l'Autriche le soin de chanter dans cette langue, sans maquillage anglophone. Elle fait valoir que la France est porteuse, à son initiative, d'un texte "à 70% en français". Outre qu'il s'agit d'une présentation tendancieuse de la situation (l'interprète consacre l'essentiel de son énergie et de son temps à son refrain anglophone), si Nathalie ne comprend pas que l'indignation provient des 30% manquants, d'une part, et de l'indigence globale de ces paroles hybrides (bouts-rimés de mirliton, quelle que soit la langue), d'autre part, elle n'est peut-être pas the right person at the right place. En tout cas, à en juger par les insuccès répétés de leurs candidats (se classer sixième ou dix-neuvième ne sont pas des succès dans une compétition qui ne décerne de distinction qu'au premier), et la vigueur de leur entêtement dans l'erreur, les directrices autodidactes successivement chargées de décider qui fera briller la France au firmament de la chanson enchaînent les mauvais choix avec beaucoup de détermination, on ne peut pas leur retirer ça.

Miss LF


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mercredi 18 mai 2016

similitudes et similarité


Le fait de présenter des aspects similaires se dit comment en anglais ? Similarity. You are right. Et comment cela se dit-il en français ? Similarité ? Non : similitude.

La Mission linguistique francophone relève une mise en péril de l'avenir du mot similitude par la mauvaise traduction de similarity et de son pluriel similarities. Les professionnels concernés sont invités à ne pas confondre le français et l'anglais, ni se tromper de désinence. Et donc, à se méfier presque autant du piège tendu aux similitudes par les "similarités", que du piège tendu à la bravoure par la "bravitude".

samedi 14 mai 2016

cartonner, faire un carton, carton plein

La différence de niveau de langue entre "peu importe" et ''je m'en branle" semble échapper à une cohorte d'orateurs professionnels, et spécialement aux présentateurs et journalistes de télévision et de radio qui sont en train d'abandonner collectivement les mots succès, victoire et triomphe au bénéfice de leur synonyme argotique carton ("faire un carton").

Pour une écrasante victoire, ils vont parfois vont jusqu'au "carton plein", comme s'il s'agissait d'un carton de déménagement ou d'une grille de loto traditionnel pleine de pions gagnants, alors qu'initialement la dérive argotique du mot carton, au sens de succès foudroyant, vient de la cible en carton du stand de tir dont on réussit à atteindre le centre.

Le festival de Cannes honore-t-il 100% de films français par ses trois palmes les plus en vue ? Pour les présentatrices des deux grandes chaînes françaises d'information télévisée en continu, "le cinéma français cartonne". Et l'on demande au critique de cinéma invité au journal télévisé comment il explique non pas ce triomphe ni ce succès ni cette triple victoire mais, fatalement, ce carton.

La langue du commentaire sportif argotique s'est maintenant emparée du discours analytique sur la culture. Merci qui ?

NB : Aussi appelé registre de langue, le niveau de langue mesure le degré de raffinement de la langue employée par le locuteur. Il ne doit pas être confondu avec le niveau en langue(s) qui mesure le degré d'aisance dans la pratique d'une langue : "j'ai un très bon niveau d'anglais mais je confonds les niveaux de langue du français !"  Telle est l'autocritique que peuvent s'adresser les journalistes de langue maternelle française qui croient correct d'employer "cartonner" ou "faire un carton" à la place de "triompher", "être un succès", "avoir du succès", "gagner", "réussir", "l'emporter", "s'imposer", "briller", "marquer des points", "battre des records", "enthousiasmer le public", "être très applaudi", etc.

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vendredi 13 mai 2016

les accidents voyageurs de la RATP

La RATP peine à formuler en français impeccable ses annonces sonores ou écrites. Tel un étranger s'égarant dans le dédale des couloirs, elle s'égare dans le sens des mots les plus simples.

Ainsi la RATP annonce-t-elle des accidents voyageurs (sic) ou, mieux, des accidents de voyageurs. Or, en français, quand un bébé est victime d'un accident domestique et qu'on appelle à l'aide, on ne dit pas : "Au secours ! J'ai un accident de bébé" !

Par cette maladresse voulue ("Un accident de voyageur à la station Georges V..."), on subodore que la RATP répugne à assumer le fait que des voyageurs soient victimes d'accidents dans le métro. Ou qu'ils s'y blessent accidentellement. Voire volontairement (tentatives de suicide). Alors, elle invente "l'accident de voyageur". Comme ça, c'est la faute à personne.

La Mission linguistique francophone rappelle donc que, partout dans le monde francophone, hélas, des personnes peuvent être impliquées dans des accidents d'avion, des accidents de train, des accidents de voiture ou de moto, des accidents de montagne, des accidents du travail, des accidents domestiques, des accidents corporels, des accidents de parcours, etc ; mais que des accidents de voyageurs, cela n'existe pas plus que des accidents de bébé.

Que devrait annoncer la RATP ? "un voyageur accidenté", bien sûr. "Un voyageur ayant été accidenté à la station Georges V, le trafic est interrompu sur la ligne 1", voilà une formulation simple et irréprochable qui ne sauvera pas le malheureux blessé... mais qui sauvera un peu notre intelligence collective de la langue.

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jeudi 5 mai 2016

lettre ouverte à tout proviseur en délicatesse avec son nom de fonction


Mesdames et Messieurs les proviseurs,

Le 10 octobre 2014, l'Académie française a publié une déclaration solennelle et très circonstanciée, rappelant à toutes et à chacun que : " des formes telles que professeure, recteure, auteure, ingénieure, procureure, chercheure, etc, constituent de véritables barbarismes."

C'est donc avec étonnement et contrariété que nous voyons des proviseurs contents de se parer du titre de "proviseure" (sic), bien que cette féminisation mal ficelée soit éprouvée par la seule autorité linguistique incontestée en matière d'usages francophones.

Ce n'est pas mener un combat d'avant-garde que de commettre cette faute d'orthographe tout en étant parée de l'autorité pédagogique d'un chef d'établissement du second degré. C'est au contraire donner l'exemple du mépris de sa propre langue - non dans la féminisation de son titre s'il peut l'être, mais dans la manière irréfléchie de le féminiser.

Nous avons scrupule à rappeler à des recteurs exaltés et à de fins lettrés que "professeure" et "proviseure" sont formellement des barbarismes (cf. Acad. fr.).

Mais nous n'avons qu'enthousiasme à souligner que les féminins en -eur n'ont aucun besoin d'un e final pour s'affirmer ! Valeur, grandeur, ardeur, chaleur, hauteur, largueur, couleur, etc. Nul n'a connaissance de responsables pédagogiques qui poussent leur élèves à les écrire dans leurs copies "valeure, grandeure, chaleure, etc". Dès lors, qui peut donc s'acharner, en sa qualité de recteur, de proviseur ou de professeur, à affubler avec beaucoup d'inconséquence les mots proviseur, professeur et recteur, d'un -e qui les exclut du champs lexical de notre langue et induit les lycéens en erreur sur la validité de cette coquetterie orthographique inappropriée ?

Quant aux quelques recteurs qui s'égarent à ordonner que cette faute soit commise - dans la vie administrative sinon dans les copies d'examen, bien sûr - ils incarnent le dévoiement de l'autorité. C'est alors droiture que de ne pas se plier à leurs injonctions abusives, et que de les contredire ouvertement, comme nous le faisons ici.

Ce message sera sans doute reçu avec goguenardise par les proviseurs fourvoyés dans la cacographie de leur nom de fonction et le maniement approximatif de leur langue de travail. C'est désolant. Car comment expliquer à des adolescents la notion d'autorité si un chef d'établissement ne se plie pas à celles qui régissent son activité - en l'occurrence l'autorité de l'Académie pour ce qui est des barbarismes à écarter de la communication publique ?*

Sincèrement,

Miss L.F.

* Des circulaires ont circulé et circulent parfois encore qui ordonnent aux subalternes de propager activement cette faute de français et quelques autres. Citons par exemple la circulaire d'une physicienne nommée Florence Robine, alors rectrice de l'Académie de Créteil, quelques mois avant que l'Académie française la contredise sans ambages : "(vous devez) veiller désormais à dire et écrire, s’agissant d'une femme : directrice, inspectrice, rectrice, professeure, proviseure" (sic).

Dans cette liste pauvre en discernement sont amalgamés termes corrects (féminins en -trice) et incorrects (féminins en -eure au lieu de -eur). Tout cela dans une même injonction militante qui voudrait annexer la voyelle muette -e de fin de mot comme un apanage des femmes voire du féminisme, puisque tel est le fin mot de l'histoire. Dans cet esprit, il serait urgent que les hommes cessent de s'arroger des termes féminins comme personne, vedette, victime ou ordure, et que l'on veille "désormais" à en faire des persons, des vedets, des victims et des ordurs. Madame Robine a omis d'en donner instruction ; ou peut-être ses méditations sur la cohérence de la langue n'avaient-elles pas encore abordé la question de l'égalité de traitement entre les hommes et les femmes dans la politisation de l'orthographe et de la syntaxe au moyen du -e muet ?

Il est à noter que la Mission linguistique francophone, pour sa part, milite exclusivement pour que le français ne soit pas trop maltraité par des élites - ou se percevant comme telles - sourdes à leur propre langue et aveugles à ce qui participe à son harmonie.

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dimanche 1 mai 2016

autant pour moi ou au temps pour moi ?

La forme sensée de l'expression en question est bien "autant pour moi", et non "au temps pour moi", comme certains le soutiennent.

"Autant pour moi !" était à l'origine une sorte d'interjection militaire, par laquelle un supérieur reconnaissait, devant ses subalternes, une bévue - et initialement, une injustice - qu'il avait commise. Par ces mots, il s'attribuait fictivement, en signe de contrition et de bonne foi, le même quantum de sanction que ce qu'il eut infligé à un subalterne pareillement pris en faute (autant de pompes, autant de jours de consigne ou d'arrêts de rigueur, autant de kilos de patates à éplucher, autant de centimètres de remontée de bretelles, autant de coups de pieds au cul qui se perdent) : "autant pour moi".

Contrairement à une rumeur qui va se propageant dans certains dictionnaires de difficultés du français, et jusque sur les bancs de l'Académie française, il ne s'agit nullement d'une affaire de temps musical ni de défilé militaire. Selon cette explication compliquée dont nul bidasse n'a le souvenir, l'homme de base d'une colonne en défilé, ayant commis une erreur de marche au pas, se redonnerait la mesure en lui-même ("1 ! 2 !") et dirait à ses camarades : "au temps pour moi !", par référence au temps du solfège (cf. valse à trois temps). Ce qui n'est conforme ni à la langue musicale ni à la langue militaire ni au français courant. Ce n'est pas davantage plausible au regard du règlement militaire qui impose très strictement, et depuis toujours, le silence absolu dans les rangs - a fortiori aux bidasses qui commettent un impair ! La question est cependant toujours disputée. Ce qui est le propre des faux bruits à succès.

Ce faux bruit est entériné çà et là par de grands éditeurs lexicographiques qui ont sans doute été dispensés d'étudier le solfège puis exemptés de service militaire. En leur temps.

NDA : En musique comme en chorégraphie, on dit "sur le temps", et non "au temps", en précisant lequel (sur le temps fort, sur le temps faible, le temps précédent, le temps suivant, le premier, le deuxième, etc), sans quoi personne ne sait où se retrouver.

[Cet article a déjà été publié sur ce site le 19 mars 2009. Constatant que le débat se ravive, le comité éditorial de la Mission linguistique francophone remet l'article sur le dessus de la pile...]

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