dimanche 26 mars 2017

les mal logés et leur logement désolant

À l'heure où la difficulté de se loger dignement atteint un degré critique pour une frange toujours plus large de la population mondiale, le débat francophone sur les mal logés dérive vers un débat sur le mal-logement (sic). Le fléau se double alors d'une maladresse.

L'invention du terme mal-logement reflète une très mauvaise maîtrise des mécanismes de la langue française, qu'il s'agisse de syntaxe, de sémantique ou d'orthographe.

Sur le plan orthographique, le trait d'union est injustifié : en français, le manque d'adresse est maladresse et non "mal-adresse" ; le contraire de la bienveillance est la malveillance et non la "mal-veillance" ; une denrée putride est malodorante et non "mal-odorante" ; etc. Pour ne pas contredire les règles orthographiques du français, il faudrait donc écrire ainsi ce néologisme : mallogement.

Or, cette orthographe met en lumière la malformation (et non la "mal-formation") du terme, et son inadéquation à la langue française. En effet, le français rejette - sous le nom d'haplologie - l'ajout à notre vocabulaire de groupes de mots soudés (on dit aussi "lexicalisés") présentant un tel redoublement entre la terminaison de l'un et le début de l'autre. Pour éviter spontanément de telles lexicalisations entachées d'haplologie, le français a notamment forgé le mot tragicomique au lieu de "tragico-comique" ; et a transformé le nom propre Clermont-Montferrand en Clermont-Ferrand.

Si l'on contourne cette objection en considérant qu'il n'y a pas effectivement de lexicalisation de la notion de "mal logement", c'est-à-dire qu'elle ne donne pas naissance à un mot mal formé mais reste simplement employée en tant que groupe de deux mots, alors c'est la syntaxe de cet assemblage de mots qui est défectueuse. En effet, un adverbe (en l'occurrence l'adverbe mal) ne peut pas qualifier un nom commun ! Un adverbe ne peut qualifier qu'un verbe. Logé, venu, appris, veillant et odorant sont des verbes conjugués ; c'est pourquoi mal logé, malvenu, malappris, malveillant et malodorant sont correctement formés. ''Logement'' n'est pas un verbe et ne peut donc pas être qualifié par l'adverbe ''mal'' ; c'est pourquoi mallogement et mal-logement sont des néologismes aussi navrants, infantiles et mal bâtis que le seraient les termes "bientrain" ou "bien-train" pour désigner des conditions de transport ferroviaire confortables et dignes.

Sur le plan terminologique, bien qu'entérinée inconsidérément par le dictionnaire Robert [à partir de 2006] et reprise par une foule d'orateurs publics, la locution "mal logement" (sic) promue par la Fondation Abbé Pierre est donc malencontreuse, et ses lexicalisations mal-logement ou mallogement sont plus défectueuses encore. La recherche d'un terme adapté reste ouverte. À supposer qu'un néologisme soit nécessaire, et que le français doive absolument être transformé en langue agglutinante. À supposer, donc, que le couple adjectif + substantif sur lequel se fonde la langue française ne fournisse pas d'abondantes solutions aux âmes de bonne volonté pour désigner ce qu'elles combattent ici : mauvais logement, piètre logement, logement indigne, logement misérable, habitat désolant ou désolé (comme on parle d'une ''terre désolée''), habitat dégradant ou dégradé, etc.

Iconographie : Image de couple mal logé publiée avec l'aimable autorisation de la Fondation Abbé Pierre

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dimanche 19 mars 2017

subjonctifs imparfaits

L'imparfait du subjonctif [...si j'avais un tel nez, Il faudrait sur- le-champ que je me l'amputasse !] a fini par prêter à sourire.

Aujourd'hui, c'est le présent du subjonctif qui prête à rire jaune, par sa disparition dans la bouche de nombreux journalistes de la presse parlée - chaînes et stations de l'audiovisuel public comprises. Une phrase comme "Il est probable que le Président vient ce soir" n'alarme ni le journaliste qui l'a écrite ni celui qui la prononce à l'antenne, d'heure en heure, ni son ingénieur du son, ni le réalisateur du journal d'information ni son rédacteur-en-chef.

Elle alarme pourtant les francophones qui n'ignorent pas que leur langue exige ici, soit un futur de l'indicatif ["il est probable qu'il viendra"], soit un présent du subjonctif ["il est probable qu'il vienne"]. La première solution est plus affirmative, la seconde plus dubitative. Toute autre solution est fautive.


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samedi 18 mars 2017

l'avenir futuriste

La chaîne de télévision Arte est franco-allemande. Pour ce qui est d'être exemplairement francophone, c'est une autre histoire, et c'est sans doute dommage. Dans le cadre d'une soirée consacrée à la science, Arte a diffusé un documentaire initialement anglophone adapté en français. Ce film de vulgarisation scientifique traitait du temps et de son cours inexorable : le passé, le présent, l'avenir. Or, la prouesse navrante accomplie par la traductrice de ce film fut de n'employer absolument jamais le mot avenir pour parler de lui. Dans 100% des occurrences de la notion de passé, le commentaire francophone nous a parlé du passé - bonne traduction de l'anglais the past. Dans 100% des occurrences de la notion de présent, il nous a parlé du présent - bonne traduction de l'anglais the present. Mais dans 100% des occurrences de la notion d'avenir, le narrateur nous a infligé le futur - mauvaise traduction hâtive de l'anglais the future, qui signifie très exactement l'avenir. "Mais le futur ça fait plus scientifique", nous répond une ingénue productrice de télévision...

C'est au nom de cet argument irrecevable que l'on instille dans la quasi totalité des documentaires pédagogiques traduits de l'anglais une habitude de traduction purement et simplement erronée, qui produit des morceaux de textes artificiels comme "dans un très lointain futur" au lieu de l'expression naturellement francophone "dans un avenir très lointain".

À l'inverse de Georges Perec faisant disparaître avec une habileté fantastique la voyelle E des pages de son roman La Disparition, les journalistes, les responsables de chaînes de télévision, les traducteurs hâtifs et les rédacteurs-concepteurs publicitaires surcotés ont aujourd'hui fait disparaître de notre langue, avec une balourdise fantastique et une anglomanie à courte vue, le mot avenir. En une heure de documentaire sur l'avenir et le passé, le mot avenir n'est plus prononcé une seule fois sur une grande chaîne culturelle dévolue au rayonnement de la langue française. L'avenir est mort et enterré. Les archéolinguistes de l'avenir pourront déterminer que sa mort fut constatée en 2012, un soir d'octobre, à la frontière franco-allemande. Et qu'eux-mêmes sont devenus à jamais, ce soir-là, des linguistes "du futur". Parce que ça faisait plus futuriste. Et que le paysage médiatique de France grouillait de ces traducteurs qui, quelle que soit l'époque, ne font pas leur métier, puisqu'ils vont au plus proche plutôt qu'au plus juste.

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jeudi 16 mars 2017

prejudice ou préjudice ?

L'un des faux amis les plus trompeurs entre le français et l'anglais est le mot prejudice (anglais) ou préjudice (français). En anglais, your prejudice, ce sont vos préjugés. Ce sont souvent eux qui porteront préjudice et non l'inverse ! On notera que l'anglais prejudice (sans accent) est invariable : prejudice, ce sont les préjugés. De même, le verbe to prejudice ne signifie pas porter préjudice.

L'AFP s'est engouffrée, aujourd'hui 16 mars 2017, dans ce piège de traduction et a entraîné tous les médias francophones d'Europe à sa suite. A propos d'un décret présidentiel repoussé, la veille aux USA, par un magistrat hawaïen, on nous a répété que ce décret avait été reconnu susceptible de causer "un préjudice irréparable", alors qu'il a été déclaré de nature à inscrire des préjugés (religieux) de façon irrémédiable dans la législation américaine.

mardi 14 mars 2017

avoir l'air sérieuse

 

La forme extrême du purisme s'appelle l'hypercorrection. C'est un une méprise qui porte à considérer comme fautive une formulation ne méritant en réalité aucune réprobation.

 

Ainsi en va-t-il de la croyance erronée selon laquelle l'expression "elle n'a pas l'air méchante" serait fautive, puisque le mot air est masculin et qu'il faudrait donc voir en "méchant" une épithète qualifiant l'air et non qualifiant la personne incriminée. Or, cette analyse est rarement juste et souvent entachée d'hypercorrection, donc fausse.

Lorsque c'est effectivement l'air adopté par la personne qui est qualifié, bien sûr le qualificatif de son attitude ou de son expression du visage doit être au masculin : "elle a un air absent" signifie qu'elle affiche un air absent. Tandis que "elle a l'air absente" signifiera qu'elle semble ne pas être là : "j'ai cherché Adeline, je ne la trouve nulle part, elle a l'air absente".

En effet, l'expression "avoir l'air" est aussi employée dans un français impeccable comme une locution figée, synonyme des verbes paraître ou sembler. Dans ce cas, il faut toujours accorder l'adjectif avec le genre du sujet qui a un certain air : si elle semble compétente, alors "elle a l'air compétente" est parfaitement juste, sur le plan grammatical comme sur celui du style.

Inversement, il est pour le moins maladroit de dire qu'une table a l'air branlant plutôt que branlante.

Car les objets inanimés n'ont pas d'expressions faciales ni de postures comportementales, et n'adoptent donc aucun air qui puisse être qualifié pour lui-même. Il est préférable de considérer que les qualificatifs ne s'appliquant pas à une expression du visage ni à un comportement doivent toujours être accordés avec le genre du sujet, et non avec le genre du complément air : cette exposition a l'air ennuyeuse, cette bague a l'air précieuse, cette table a l'air branlante.

L'Académie française le confirme. C'est pourquoi toute contestation du présent rappel aura l'air peu judicieuse.

* Illustration : une femme ayant l'air sérieuse (= l'air d'être sérieuse), puisqu'elle est apte à se voir confier une mission spatiale, mais n'ayant pas l'air sérieux (= n'ayant pas sur le visage un air plein de sérieux) puisqu'elle sourit.

* NDA : en tant que synonyme de sembler ou paraître, le groupe "avoir l'air" peut non seulement ne pas être complété par une épithète du mot air, mais il peut être compléter par un adverbe et non un adjectif : "elle a l'air ailleurs", dira-t-on dans un français irréprochable à propos d'une personne en train de rêvasser.

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samedi 11 mars 2017

citoyen : un qualificatif usé et usant

A propos "d'élections citoyennes", la Mission linguistique francophone analysait en 2011 un travers consistant en l'abus du mot citoyen. Transformé, même par les pouvoirs publics, en un adjectif redondant devenu la caution de tout ce qui peut être entrepris dans la sphère civique [et non "citoyenne", en bon français], civile, ou politique.

Exactement un an plus tard, dans la catégorie des extensions de sens abusives, l'Académie française reprit notre flambeau sous forme d'un article de son blog Dire, ne pas dire, prestigieux petit frère du nôtre. L'article de l'Académie mérite d'être cité textuellement.

"Il est fait aujourd’hui un fréquent mais curieux usage du nom citoyen, qui devient un adjectif bien-pensant associant, de manière assez vague, souci de la bonne marche de la société civile, respect de la loi et défense des idéaux démocratiques."

"Plus à la mode que l’austère civique, plus flatteur que le simple civil, le qualificatif citoyen est mis à contribution pour donner de l’éclat à des termes jugés fatigués, et bien souvent par effet de surenchère ou d’annonce."

"Les vertus civiles ou civiques sont ainsi appelées vertus citoyennes. On ne fait plus preuve d’esprit civique, mais d’esprit citoyen. Les jeunes gens sont convoqués pour une journée citoyenne. Les associations citoyennes, les initiatives et entreprises citoyennes fleurissent, on organise une fête citoyenne, des rassemblements citoyens. Les élections sont citoyennes, ce qui pourrait aller sans dire."

"Au fil des extensions, citoyen entraine dans sa dérive le mot citoyenneté, dont le sens s’affaiblit [et se fausse] de la même manière."   [fin de citation]

Concluons en rappelant que ce qui est relatif au citoyen est civique... et non "citoyen".  Mais on peut aussi prôner une simplification du français selon laquelle il n'existera plus aucune distinction entre adjectif et substantif ; exactement comme dans le cas de citoyen et citoyen. L'adjectif culinaire sera vite avalé par le nouvel adjectif cuisine (l'art culinaire deviendra l'art cuisine) ; l'adjectif scolaire disparaîtra des manuels du même, nom au profit du nouvel adjectif école (les résultats scolaires deviendront les résultats écoles) ; l'adjectif solaire s'éclipsera derrière le nouvel adjectif soleil (une crème solaire deviendra crème soleil) et les innombrables tenants du remplacement de l'adjectif civique par le pseudo-adjectif citoyen seront comblés. Parce que tout ça demandera infiniment moins d'efforts de mémorisation.

Or, la paresse intellectuelle est le maître-mot de toute dislocation d'une langue.

Et toute dislocation paresseusement acceptée est le signe avant-coureur du passage de l'état de langue vivante à celui de langue morte, en quelques générations. Tel fut le destin du latin devenant bas-latin puis langue morte ; et du gaulois, disloqué en gallo-romain puis en langue morte (1).

(1) Du gaulois, il ne reste en français qu'une centaine de mots : ambassade, ardoise, bitume, bille, caillou, rocher, talus, budget, gobelet, chemise, chemin, quai, barque, balai, javelot, jaillir, truand, brigand, braguette, ruche, branche, brochet, limande, truite, lotte, gosier, bâche, cagoule, charpente, noue, boue, bonde, bec, mouton, chamois et cheval, notamment. Sans oublier slogan, qui signifiait devise ou dicton, a longtemps disparu puis s'est réintroduit, avec l'aide du snobisme anglomane du début du XXe siècle, sous l'apparence d'un terme anglais !).

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lundi 6 mars 2017

bon déroulement et mauvais déroulé

La Mission linguistique francophone et l'Académie française unissent leurs efforts éditoriaux pour rappeler d'une même voix qu'une action se déroule selon son déroulement et non selon son "déroulé" (sic) - contrairement à ce que l'on lit depuis peu d'années sous la plume de rédacteurs professionnels adeptes de l'approximation. Et dans la bouche de ceux que la répétition des erreurs de langage nouvelles attirent irrésistiblement par la seule vertu de leur nouveauté. Pour ces francophones-là, que nous avons sondés, le bon déroulement est un mot éculé qui manque de dynamisme. Selon eux, le "déroulé" (sic) d'une cérémonie, c'est plus actif [*]. Et de toute façon - tranchent-ils - on est libre de dire ce qu'on veut quand même, non ? Ce dévoiement de la notion de liberté ne suscite ni le "consternement" ni le "consterné", mais bien la consternation.

[*] Faux : le néologisme "un déroulé" est issu du participe passif du verbe (se) dérouler ; il est donc impropre à évoquer l'action autrement que subie. Il appartient indéniablement au registre de la passivité et non de l'activité.

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samedi 4 mars 2017

taiseux


Qui parle trop est bavard, qui parle trop peu est taciturne.

Avec le sympathique adjectif et substantif taiseux, les Belges et les Franc-Comtois ont donné au français un synonyme familier de taciturne. On constate que taiseux tend à s'imposer dans la langue des médias au détriment de taciturne, sans conscience de son registre familier ni crainte d'anachronisme. "Cyrus le Taiseux", titre Le Monde au sujet de l'empereur persan, très éloigné dans le temps et dans l'espace de ce récent patois bisontin et non byzantin... Le titre qui s'imposait, historiquement et géographiquement, était "Cyrus le Taciturne".

Il est vrai que taiseux, contrairement à taciturne, épargne aux journalistes et aux animateurs de radio et de télévision - puis à chacun de nous par mimétisme médiatique -  l'effort de remonter à la racine latine tacere trop éloignée en apparence de "se taire". Le jour où le mot taciturne aura ainsi disparu de notre langue quotidienne, il nous restera la nostalgie de sa sonorité singulière, sa rime rarissime.

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mardi 28 février 2017

en lieu sûr

L'un de nos premiers articles, du 7 avril 2009, remis sur le dessus de la pile car toujours d'actualité

La flamme olympique des Jeux organisés par la Chine traverse difficilement Paris en dépit d'une protection policière considérable. Au pays des Droits de l'homme, il semble que la population ne soit pas en liesse à la vue d'une flamme olympique ternie et si lourdement cuirassée.

Selon la presse audiovisuelle qui commente ce parcours, à chaud et en direct, vers 13h15 la flamme a dû être mise "dans un lieu sécurisé" (...) "et le déroulé de l'événement est compromis". En fait, la flamme a été mise en lieu sûr (et non "dans un lieu sécurisé"), et le déroulement (et non "le déroulé") de l'événement est compromis.

Mais cent fois, les commentateurs nous rediront que la flamme est sécurisée, qu'une bulle sécurisée ( ? ) l'entourerait, qu'un bus sécurisé l'abriterait, et qu'il faudrait tout sécuriser pour que tout soit sécurisé.

Parce que la liberté souffre aussi gravement qu'elle souffre en Chine, faut-il que la langue française souffre à ce point en France ? Ce terrible appauvrissement de la langue sert-il le bon commentaire de l'information ? Non. Donne-t-il plus ou moins de poids à la cause légitimement défendue par ceux qui perturbent ce parcours ? Non plus. Cet appauvrissement est donc sans importance. C'est certainement pourquoi il submerge la langue du journalisme, entièrement concentrée sur l'essentiel, bien sûr.


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dimanche 26 février 2017

"se revendiquer de" n'est pas français


Les médias ressassent en boucle cette ineptie linguistique : divers assassins "se revendiquent de" (sic) telle organisation fanatiquement malfaisante.

Les très nombreux commentateurs francophones (mais pour combien de temps encore ?) qui violent ainsi la syntaxe commettent ainsi un petit mais lancinant attentat contre la langue française. Avec une sidérante incompétence, ces professionnels de la communication semblent ignorer que les seules formulations correctes sont ici "se réclamer de", ou "revendiquer son appartenance à". Le méli-mélo "se revendiquer de (Daesh, notamment)" est une ânerie comparable au fameux "ingénieur à Grenoble" de Coluche, au lieu d'ingénieur agronome. En moins drôle.

La Mission linguistique francophone rappelle aux professionnels au grand public que le verbe revendiquer n'est jamais pronominal ; autrement dit, qu'il ne doit jamais s'employer précédé du pronom personnel "se".

Mais surtout, le verbe revendiquer est par nature transitif direct : on revendique sa paresse ; on ne revendique pas "de" sa paresse ! Bref, si l'on peut à la rigueur, par audace de style, "se revendiquer", on ne peut en aucun cas "se revendiquer de" (sic).

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vendredi 24 février 2017

"être vent debout" : sens et contresens

"Vent debout" est un terme de navigation à voile indiquant qu'un bateau se trouve exactement face au vent et n'avance donc plus. Qu'il est privé de vitesse et de possibilité de manœuvre, toutes voiles dégonflées, inerte.

C'est donc dans un sens faux que cette expression est devenue insidieusement un tic de la langue médiatique et politique une douzaine d'années après l'an 2000.

Lorsqu'un orateur politique nous annonce aujourd'hui que ses partisans sont "vent debout contre" telle ou telle réforme, il s'imagine nous annoncer qu'ils s'y opposent avec vigueur, comme redoutablement campés sur leurs deux jambes dans un vent funeste. Mais il dit exactement le contraire : il nous apprend qu'ils sont réduits à l'impuissance et immobiles dans une mer qui s'agite sans eux...

Ce n'est pas une lourde impropriété de terme, juste une petite erreur de cap sémantique. Car à 15° près dans la rose des vents, ces opposants pourraient cesser d'être immobiles "vent debout" et commencer à lutter "au près". C'est-à-dire en remontant hardiment, et très efficacement, contre le vent qu'ils combattent.

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mardi 21 février 2017

les vingt-quatre dernières heures

La langue française a subi ces dix ou quinze dernières années une sévère poussée de désorganisation dans l'emploi des adjectifs dernier, premier, prochain placés au contact d'un nombre.

La grande majorité des journalistes, des orateurs politiques et des rédacteurs publicitaires nous parlent des "prochaines 48 heures" ou des "dernières 24 heures". Entraînant le public à patauger dans les fautes qu'ils banalisent, ces professionnels de la langue vivent sous l'influence de mauvaises traductions de l'anglais, langue dans laquelle l'ordre des mots est ici l'inverse du nôtre.

En français, l'adjectif cardinal (un, deux, trois, etc) doit toujours se situer avant l'adjectif qualificatif. Ce n'est pas une option, c'est une obligation. Le français exige que l'on dise : "j'ai trois grands enfants", et non : "j'ai grands trois enfants". On ne peut donc en aucun cas dire non plus "les dernières vingt-quatre heures". Le seul ordre correct de ces mots est : "les vingt-quatre dernières heures".

Cette règle intangible du français se vérifie aisément : chacun dit bien "dans les deux prochains jours" et non "dans les prochains deux jours" ; l'ordre à respecter est exactement le même pour "quarante-huit (prochaines) heures", synonyme de "deux (prochains) jours".

N'est-il pas vertigineux de devoir rappeler à des professionnels de la langue sur quelles fondations doit s'édifier leur discours, et ce jusque dans l'ordre le plus élémentaire des mots ?

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samedi 18 février 2017

c'est moins compliqué mais plus difficile

La complication et la difficulté sont deux notions différentes : les mots pour les désigner ne sont pas interchangeables. Ni en français ni dans la plupart des langues.

Les observateurs de la Mission linguistique francophone constatent pourtant depuis 2012 que cette distinction est en voie de disparition dans l'esprit des orateurs publics. La confusion de sens s'opère dans leur esprit au détriment de l'adjectif difficile, auquel ils tendent massivement à préférer actuellement l'adjectif compliqué.

Même lorsque la difficulté en question est dépourvue de complication, tout ce qui est en réalité difficile est devenu "compliqué".

Nager plus vite que ses concurrents serait "compliqué". Non, c'est très simple (il suffit de nager plus vite !) mais c'est très difficile car épuisant.


La Mission linguistique francophone rappelle à ces orateurs imprécis et distraitement suivistes que seul ce qui est dépourvu de simplicité ou de clarté peut être qualifié de compliqué. Ce qui n'est pas facile mais clair et net, est difficile mais non compliqué.

Si c'est prendre le lecteur pour un demeuré que de lui rappeler cette vérité première, que dire du journaliste ou du tribun médiatique qui la perd de vue et décèle désormais du "compliqué" partout et du difficile nulle part ? Qu'il est un demeuré ? Non, ce serait trop facile. Car la cause réelle de cette tendance est sans doute plus... compliquée : s'y mêlent un peu toutes les négligences professionnelles qui altèrent le français médiatique. Nous n'en ferons pas la liste. Ce ne serait ni difficile ni compliqué ; ce serait désobligeant.

Deux ans après l'apparition de ce phénomène régressif (1), la tendance s'est amplifiée et l'éventail de qualificatifs paresseusement remplacés dans la langue médiatique par compliqué s'est accru. Ainsi, les distinctions de sens suivantes sont-elles en passe d'être considérées comme trop "compliquées" à manier par les professionnels de la parole, qui les remplacent graduellement par "compliqué" : difficile, délicat, embarrassant, gênant, maladroit, hasardeux, périlleux, dangereux, exclu, incertain, peu probable, compromis, voué à l'échec, impossible, rebutant, inenvisageable, inacceptable, décourageant, déprimant, triste, grave [par exemple : prendre une grave décision et non une décision compliquée, comme le dit aujourd'hui un dignitaire annonçant sa démission].

(1) Il n'y a pas là "évolution" de la langue mais bien régression et atrophie, puisque des distinctions de sens disparaissent et que le discours s'appauvrit au lieu de s'épanouir.

NDE : Cet article a été publié en juin 2014. Devant la persistance de cette confusion, et pour épauler les efforts de l'Académie française qui nous a récemment emboîté le pas à ce sujet, nous le remettons sur le dessus de la pile.
 
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mercredi 15 février 2017

le Cdt n'est pas cordial

En français, les trois lettres Cdt sont l'abréviation du mot Commandant.* Il existe pourtant des correspondants par voie de courriels, nullement titulaires du grade de commandant, qui vous terminent leurs messages par les trois lettres "Cdt".

En réalité, ils ignorent les usages épistolaires de base et entendent par là vous saluer cordialement. Mais ils pourraient aussi bien vous tirer la langue ou vous faire un bras d'honneur. Car si l'on n'est pas cordial au point de prendre la peine d'écrire en toutes lettres une formule de politesse déjà concise à l'extrême, alors on ne l'est pas du tout.

*Tout en capitales, CDT est le sigle des comités départementaux du tourisme.

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mardi 14 février 2017

"par contre" est parfaitement correct

Il est tout à fait faux que la locution adverbiale par contre soit grammaticalement incorrecte, comme on l'entend dire aujourd'hui encore.

La cabale contre cette expression est ancienne, puisqu'elle est l'œuvre de Voltaire qui fit, on ne sait pas exactement pourquoi, une fixation contre par contre. Il a fallu attendre 1920 pour qu'André Gide s'emploie à contrer définitivement le feu de feu Voltaire en démontrant que non seulement par contre était grammaticalement correct, mais qu'il existait des contextes dans lesquels on ne pouvait pas remplacer par contre par en revanche comme prétendait l'exiger ce bon Voltaire - et comme se croient obligés de le faire ceux qui se laissent piéger par la rumeur discréditant depuis lors l'emploi de "par contre".

• Sur le plan grammatical et syntaxique
Par contre est formé sur le modèle de par ailleurs, si l'on considère "contre" comme un adverbe [comme dans : ''seul contre tous''] ; et sur le modèle de par avance, si l'on considère "contre" comme un substantif [comme dans : ''un contre foudroyant'']. Or, par ailleurs et par avance sont parfaitement corrects et ne sont contestés par personne. De même, par contre est parfaitement correct et ne devrait plus être contesté par personne à notre époque.

• Sur le plan logique et stylistique
Pour démontrer la nécessité de conserver l'expression par contre dans l'arsenal sémantique, André Gide a pris à peu près l'exemple que voici. Si vous dites : "mon bien aimé mari n'a été que blessé à la guerre, en revanche mes deux fils adorés y ont perdu la vie", vous dites une absurdité, car il n'y a là nulle revanche (sauf pour votre ennemi, peut-être). La seule formulation sensée est donc : "mon bien aimé mari n'a été que blessé à la guerre, par contre mes deux fils adorés y ont perdu la vie'".

Illustration : Voltaire, partisan courageux et rationnel de l'abolition de la peine de mort, mais ennemi injuste et irrationnel de la locution par contre

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samedi 11 février 2017

bleu cocu

Aujourd'hui, l'infidélité est jaune. Jaune cocu. Sous Louis XI, elle était bleue : "les bleu-vêtus", c'étaient les maris trompés. La langue évolue avec liberté, la condition humaine se perpétue avec libertinage...
Mais quand un évènement devient un événementiel (sic), et quand de bonnes relations deviennent un bon relationnel (sic), la langue évolue-t-elle ou se dénature-t-elle ? La réponse est dans la question : ici la nature des mots s'altère. Les adjectifs dérivés des substantifs évincent les substantifs eux-mêmes. Ils les font cocus. Sans liberté ni libertinage, hélas, mais dans une vaniteuse surcharge de syllabes.

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vendredi 10 février 2017

braquage, braqueur, braquer : c'est de l'argot

Les journalistes nous informent généralement qu'un suspect a parlé et non "jacté". Nous leur savons gré de ne pas s'adresser à nous en argot. On s'agace donc légitimement de leur propension à employer sans clairvoyance les mots "braquage", "braqueur" et le verbe "braquer" comme si ces mots n'étaient pas du registre argotique alors qu'ils le sont, lorsqu'ils sont employés avec le sens de dévaliser, voler (à main armée), cambrioler, commettre un hold-up. Idem pour les satanés "papiers" évoqués par les journalistes, en lieu et place des articles (de journaux). Ou les "breloques" olympiques au lieu des médailles*. Gardez ces familiarités pour vous, ou nous serons bien obligés de militer pour qu'on vous désigne officiellement, vous aussi, par des noms argotiques comme si de rien n'était, puisqu'il en existe pour vous désigner dans notre langue verte : journaleux, gratte-papier, fouille-merde, entre autres gracieusetés.

* NDE : une breloque est un bijou de pacotille, sans valeur, à la différence d'une médaille olympique, objet de grand prix et porteur d'un immense prestige.

dimanche 5 février 2017

les accidents voyageurs de la RATP

La RATP peine à formuler en français impeccable ses annonces sonores ou écrites. Tel un étranger s'égarant dans le dédale des couloirs, elle s'égare dans le sens des mots les plus simples.

Ainsi la RATP annonce-t-elle des accidents voyageurs (sic) ou, mieux, des accidents de voyageurs. Or, en français, quand un bébé est victime d'un accident domestique et qu'on appelle à l'aide, on ne dit pas : "Au secours ! J'ai un accident de bébé" !

Par cette maladresse voulue ("Un accident de voyageur à la station Georges V..."), on subodore que la RATP répugne à assumer le fait que des voyageurs soient victimes d'accidents dans le métro. Ou qu'ils s'y blessent accidentellement. Voire volontairement (tentatives de suicide). Alors, elle invente "l'accident de voyageur". Comme ça, c'est la faute à personne.

La Mission linguistique francophone rappelle donc que, partout dans le monde francophone, hélas, des personnes peuvent être impliquées dans des accidents d'avion, des accidents de train, des accidents de voiture ou de moto, des accidents de montagne, des accidents du travail, des accidents domestiques, des accidents corporels, des accidents de parcours, etc ; mais que des accidents de voyageurs, cela n'existe pas plus que des accidents de bébé.

Que devrait annoncer la RATP ? "un voyageur accidenté", bien sûr. "Un voyageur ayant été accidenté à la station Georges V, le trafic est interrompu sur la ligne 1", voilà une formulation simple et irréprochable qui ne sauvera pas le malheureux blessé... mais qui sauvera un peu notre intelligence collective de la langue.

(date de première parution : 22 octobre 2007)

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mercredi 25 janvier 2017

morbide, sordide et macabre

Parce que sa première syllabe est homonyme du mot mort, l'adjectif morbide est souvent employé par erreur pour désigner ce qui se rapporte à la mort, ce qui évoque des idées de mort. De même, en raison de la rime très riche qui les rapproche, les sens des adjectifs morbide et sordide sont fréquemment confondus.

Or, ce qui est morbide se rapporte à la maladie et non à la mort (du latin morbidus : malsain ou maladif). Ce qui est sordide n'est pas maladif mais d'une repoussante bassesse.

Ce qui apporte la mort est mortifère ou mortel. Ce qui évoque la mort ou s'y rapporte, ce qui se veut familier de la mort n'est pas morbide ni sordide mais macabre.

Les idées morbides ne sont donc pas des idées de mort, mais des idées malsaines. Parmi lesquelles peuvent apparaître éventuellement des idées de mort (mort d'autrui ou suicide), qui sont alors des idées macabres.

C'est bien parce que les concessions faites, parfois stoïquement, à l'idée de mort sont hâtivement jugées repoussantes et malsaines qu'elles sont tenues un peu vite pour sordides ou morbides.

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samedi 21 janvier 2017

similitudes et similarité


Le fait de présenter des aspects similaires se dit comment en anglais ? Similarity. You are right. Et comment cela se dit-il en français ? Similarité ? Non : similitude.

La Mission linguistique francophone relève une mise en péril de l'avenir du mot similitude par la mauvaise traduction de similarity et de son pluriel similarities. Les professionnels concernés sont invités à ne pas confondre le français et l'anglais, ni se tromper de désinence. Et donc, à se méfier presque autant du piège tendu aux similitudes par les "similarités", que du piège tendu à la bravoure par la "bravitude".

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dimanche 15 janvier 2017

chargés d'être en charge

Remplacée par la tournure fautive "être en charge de" (sic), une expression française anodine est en train de disparaître : être chargé de (telle ou telle responsabilité professionnelle, associative, élective, etc). Il existe bien encore des Chargés de mission, dont la fonction tire son nom du fait qu'ils soient chargés d'une mission. Mais, oublieux d'une étymologie aussi limpide, ils se présentent le plus souvent aujourd'hui comme étant "en charge de" leur mission.

Cette erreur s'est installée en français dans le milieu des années 1990 et n'en repart plus.

Une fois encore, il s'agit d'une mauvaise traduction anglophone [l'anglais "to be in charge of" signifie "être chargé de"], infiltrée en français sans que les défenses immunitaires de notre langue vivante aient joué leur rôle : rédacteurs en chef et secrétaires de rédaction qui ne corrigent pas un titre, une légende ou un intertitre ; directeurs de la communication et chefs de cabinet qui laissent filer cette faute sans même la remarquer dans un communiqué ou un organigramme... Il n'en faut pas plus pour que le français se disloque de place en place et que le participe passif du verbe charger [être chargé] disparaisse.

Pataugeant complètement dans ce bouillon d'inculture, certains services de l'État estiment même "avoir en charge" un certain nombre d'actions. Ce qui ne se peut pas en bon français ; tout juste peuvent-ils "avoir la charge" desdites actions. Mais la vérité est qu'ils en sont chargés, tout simplement.

En français, un véhicule peut être en charge, voire en surcharge (cf illustration), une batterie électrique peut être en charge, mais ni un individu ni une institution ne sont "en charge" : ils sont chargés de faire ce qu'ils font.

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jeudi 12 janvier 2017

halte à la confusion entre "vous" et "je"


Combien d'années d'études brillantes et d'examens difficiles, combien de prodiges d'arrivisme il faut avoir réussis pour se retrouver président ou directeur général d'institution du service public ! On s'étonne d'autant plus des égarements grammaticaux et sémantiques les plus ineptes qui sont avalisés par ces gens admirables dans les messages émis par les organismes dont ils ont obtenu la responsabilité.

L'un de ces égarements connaît une vogue sournoise dont attestent, par exemple, les messages émis par d'innombrables sociétés de service public de premier plan comme la RATP ou les offices de gestion des logements à loyers modérés des villes de Caen, de Paris ou des départements du Rhône ou du Tarn.

Les unes comme les autres se sont dotées de dirigeants et de communicants affectant de croire que le pronom personnel convenable pour s'adresser à quelqu'un n'est ni tu (singulier de proximité) ni vous (pluriel de nombre ou de politesse). Faisant fi de ce seul choix possible dans notre conjugaison - deuxième personne du singulier ou deuxième personne du pluriel - ces organismes s'adressent désormais à leurs usagers en les interpellant à la première personne du singulier - je - même quand les destinataires du message se comptent par millions. Exactement comme on le fait avec les très jeunes enfants ou ceux que l'on appelait jadis des arriérés mentaux. "Je vais mettre mes jolies bottes ?" dit l'adulte attendri par l'incapacité du petit à s'exprimer de façon plus élaborée et l'aidant à enfiler ses jolie bottes.

Rien d'attendri ni d'attendrissant dans le fait que PARIS HABITAT, la RATP, L'ASSISTANCE PUBLIQUE-HOPITAUX DE PARIS [qui vous remettra noir sur blanc "Ma pochette de sortie" au lieu de votre pochette de sortie ou une pochette de sortie] et une foule d'autres institutions du service public nous croient pareillement immatures et s'adressent désormais à nous dans le même registre infantilisant et en recourant aux même substitutions grammaticales : je, mon, ma, mes étant désormais de règle dans leurs messages à la place de tu, ton, ta, tes, vous, vos.

Le commerçant s'adressant jadis à son client à la troisième personne à la manière italienne ("il veut quoi, le monsieur ?") faisait aimablement sourire. Mais l'office d'HLM du Rhône avec son fléchage institutionnel "Je suis locataire" ou Paris Habitat proposant à ses locataires de consulter "mon compte (de) locataire"* ou la RATP affichant au fronton de ses bus "Je monte, je valide", nous parlent comme à des demeurés ou des bambins et se comportent eux-mêmes en psychotiques incapables de distinguer soi d'autrui.

Le pire, c'est que tout cela est mûrement réfléchi : infantilisons-les tous, ils ne méritent que ça. Vraiment?

* Non contents de confondre "mon" et "votre", les rédacteurs de cet intitulé sabotent la syntaxe : puisque "locataire" qualifie manifestement le compte, et sachant que "locataire" n'est pas un adjectif, la simple juxtaposition "compte locataire" n'est pas admise en français, contrairement à l'anglais. Ce charabia "mon compte locataire" vise à décrire soit votre compte locatif (adjectif correct) soit votre compte de locataire (complément de nom correct).

mardi 10 janvier 2017

sur support papier

Le mot papier n'est pas un adjectif. Les formules l'employant comme tel sont donc des barbarismes à proscrire.

Le français connaît les industries papetières (industries du papier), les cocottes en papier et les corbeilles à papiers, mais ne connaît pas les documents papiers (sic), les versions papier (sic), les annuaires papier (sic) ni les choses "papier" d'une manière générale.

L'article ci-après a été publiée en mai 2011, après une première observation parue début 2009. Mais la manie du "support papier" et des "versions papier" s'étant aggravée jusqu'à devenir paroxystique [on disait jadis paroxyntique, et l'on peut dire aussi paroxysmique], nous replaçons cette mise en garde sur le dessus de la pile de nos papiers...

Le vocabulaire le plus simple est perdu de vue en même temps que le jargon s'hypertrophie. La syntaxe s'en détache par lambeaux.

Dans les administrations - et par contagion dans la vie courante - on assiste à la mutation du mot papier en une sorte d'adjectif invariable. Un terme sans statut grammatical précis, accolé à divers autres pour exprimer l'idée de documents palpables et lisibles à l'œil nu, par opposition à ceux dont la lecture exige un écran informatique. Par un excès de précision irréfléchi doublé d'un viol de la syntaxe, on ne nous demande plus de remplir un imprimé ni de fournir nos papiers, on nous demande de transmettre un document "sur support papier". En français pas encore tout à fait fou, cela se dit simplement un document sur papier.

Sachant que le papier est par nature un support, il est étrange de le préciser, comme il serait étrange de voyager "en véhicule voiture" ou de réclamer "un récipient verre d'eau" pour se désaltérer. Cette redondance fautive a pour nom périssologie. La périssologie est la griserie à laquelle succombent les chefs de service passionnés de "support papier".

On trouve aussi cette faute non moins affligeante, consistant à exiger la transmission de documents "sous format papier A4". Le papier n'est pas un format mais une matière. Et l'expression "sous format" n'a aucun sens en français. Elle résulte du télescopage des notions de forme (sous forme imprimée) et de format (en grand format ; au format légal), dans des esprits que les aberrations du français médiatique et administratif ont totalement déboussolés en matière de choix des prépositions et de construction de membres de phrases. Les termes sont amalgamés en une pâte (à papier ?) sans ordre logique, et les mots de liaisons sont choisis à la loterie.

Apparemment, ces contorsions ineptes de la syntaxe et du vocabulaire n'effraient pas grand monde mais fascinent, au contraire, comme la danse du serpent venimeux.

*

Mise à jour : début 2017, l'absurdité monte d'un cran avec l'apparition, dans des appels d'offres émanant d'administrations publiques, de ce galimatias : dossier à remettre "sous support papier". Non, il ne s'agit pas d'empaqueter le dossier avec du papier (cf. "sous enveloppe cachetée") mais de le remettre sous forme imprimée et donc sur papier. Deux formulations irréprochables dont l'hybridation intempestive produit l'aberration précitée.

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vendredi 23 décembre 2016

commanditaire, et non donneur d'ordres

A de très rares exceptions près, l'expression "donneur d'ordre" est incorrecte en français, parce qu'elle est employée par méprise sur le sens des termes qui la composent.

Le mot anglais order signifie ordre, à tous les sens du terme français : l'ordre ordonné (remettre en ordre), ou l'ordre ordonnant (donner des ordres). Mais l'anglais order doit parfois se traduire par portion (une portion de frites), car le verbe to order signifie aussi commander, passer commande ; or une portion de frites est comprise par la langue anglaise comme une commande de frites, c'est-à-dire comme l'ordre donné et reçu de servir une certaine quantité de frites.

Le mot anglais order est donc en partie un faux ami. À ce titre, il a fait germer en français contemporain une curieuse manière de dénommer ses clients, manière un rien brutale et oublieuse de du sens des mots : les donneurs d'ordre ! En réalité, il s'agit de ceux passent commande (anglais order) , et non de ceux qui donnent des ordres... Le terme correct, préconisé par la Mission linguistique francophone et par le bon sens, en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est alors le bienveillant commanditaire. Dans certaines professions, ce sera le maître d'ouvrage, appellation dans laquelle la notion de commande(ment) et de directive reste non moins présente mais moins brutale que chez le désastreux et naïf "donneur d'ordres".

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