lundi 31 décembre 2007

savoureux plutôt que goûtu


L'adjectif savoureux est en voie d'extinction dans les médias audiovisuels et la publicité, au bénéfice de goûtu.

Inventé il y a une vingtaine d'années dans le registre drôlatique et familier, l'adjectif goûtu n'a pas sa place dans un commentaire gastronomique châtié. Mais de nombreux professionnels de la langue perdent de vue les notions de registre ou de niveau de langue, et emploient un terme comme goûtu sans aucune conscience de sa trivialité ni de la connotation humoristique qui s'y attache.

Est goûtu ce qui a un goût prononcé, éventuellement très déplaisant (comme la désopilante liqueur d'échalote au crapaud de la comédie Les Bronzès font du ski, dans les dialogues de laquelle ce mot fait surface). Est savoureux ce qui a une saveur agréable, voire succulente, ce qui a bon goût, voire très bon goût.

Quant à "goûteux" (sic), que l'on trouve parfois aussi dans les médias à la place de savoureux, c'est un terme totalement impropre qui n'existe qu'avec l'orthographe goutteux et qui se rapporte alors à une maladie appelée goutte.

Mise à jour (2015) : A propos de qualificatifs liés au goût, l'Académie française a récemment émis une mise en garde contre l'extension de sens abusive de l'adjectif gourmand appliqué non pas à des êtres friands d'aliments réjouissants ("Robert est gourmand"), mais à des mets qu'il est réjouissant de consommer ("ta salade de lentilles est gourmande", "je prendrais bien un café gourmand"). Cette mode empoisonne le commentaire culinaire médiatique, notamment dans la bouche des candidats et des jurés des émissions de compétition entre cuisiniers. La réprobation de l'Académie à ce propos est légitime car il y a là une confusion diamétrale entre le mangeur et le mangé ; entre le sujet et son complément. Son complément alimentaire, bien sûr.

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mercredi 26 décembre 2007

très très et tsoin-tsoin

On note dans les médias parlés une tendance nette et récente à redoubler l'adverbe très.

"Nous vous souhaitons une très très bonne année" (France 2). "Le matin, il fera très très froid en région parisienne" (France 3, à propos d'une météo prévoyant tout juste un degré au-dessus de zéro, ce qui n'est pas sibérien). "Une exposition très très intéressante" (France Inter). "Concerts très très privés" (RTL).

Bien entendu, ce tic de langage fait tache d'huile dans le public. Et c'est le français qui dérape.

Au dix-huitième siècle encore, très était une sorte de préfixe attaché à l'adjectif par un tiret : "Notre très-généreux souverain". Peut-être au vingt et unième siècle faudra-t-il revenir à l'usage du tiret pour lier le redoublement de très auquel les orateurs publics sont en train de nous accoutumer ? Nous écrirons alors très-très ; comme tsoin-tsoin.

Mais nous pouvons aussi renoncer à minorer la valeur de l'adverbe très, et nous souvenir que très fort, c'est déjà très fort.


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vendredi 7 décembre 2007

quand les chiottes fuitent (sic)

Pour le francophone épris d'une langue claire et cohérente, la lecture et l'écoute de la presse exigent souvent des nerfs d'aciers, dont tous les lecteurs et tous les auditeurs ne sont pas pourvus...

Dans Le Monde [du 29 novembre 2006] et dans Le Figaro [du 16 novembre 2007], des journaliste sans doute recrutés par inadvertance n'ont pas craint d'écrire :"Son nom a déjà fuité dans les médias" (Le Monde) ; "[le cabinet du Premir ministre britannique] a fait fuiter les termes d'un possible compromis" (Le Figaro).

Organiser une fuite [d'information], voilà ce qu'il faut comprendre derrière l'effarant barbarisme "faire fuiter".

Rappelons que l'action de fuir s'appelle une fuite. Une fuite résulte donc de l'action de fuir et non de l'action de "fuiter" (sic). Cette incapacité à remonter à la source d'un mot, aussi limpide soit-elle, procède d'une grande paresse intellectuelle et d'une extrême inculture qu'on s'étonne de trouver réunies chez des professionnels de l'information écrite.

Il en existe un autre exemple profondément enkysté dans le français actuel : l'erreur sur l'adjectif se rapportant à la maturité. C'est ce qui est mûr qui parvient à maturité ; ce qui est parvenu à maturité est donc mûr - et non "mature", comme on l'entend souvent, sous l'influence de mauvaises traductions de l'anglais [en anglais, mûr se dit mature]. [lire à ce même sujet l'article "antonymes troublants" du 02.02.2008]

Pour revenir au très difforme verbe "fuiter" (sic), il relève de l'argot de métier de certains journalistes et n'a pas à en sortir pour s'exposer au public. Les architectes, entre eux, disent "un chiotte" [au masculin singulier] pour désigner ce qu'on appelait jadis "les lieux d'aisance". Mais face à leurs clients, les architectes désignent sur leurs plans les toilettes et non "le chiotte" ni "les chiottes". La distinction que les professionnels du bâtiment font entre leur argot de métier et leur discours public, les professionnels de la langue devraient se montrer plus aptes encore à la faire. Au lieu de quoi, quelques journalistes trouvent opportun de nous imposer leur jargon professionnel comme si nous étions "aux chiottes" avec eux...

Pour être exacts, notons qu'en novembre 2006, Le Monde prenait encore la précaution d'employer le verbe "fuiter" entre guillemets. Un an plus tard, Le Figaro éliminait les guillemets. Interrogés par la Mission linguistique francophone, ces journaux ont fait savoir que leurs correcteurs avaient décidé d'entériner le verbe "fuiter" sans autre forme de procès. Et de contribuer ainsi à la désorgansiation lexicale du français.

Si le verbe fuir ressemble vraiment trop peu à son substantif fuite pour que les journalistes parviennent à s'y retrouver, ce sont peut-être les journalistes qui ressemblent trop peu à des professionnels de la langue pour être légitimés à peser sur son devenir.


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