mercredi 30 janvier 2008

viser l'avenir ou cibler le futur ?

Sous les coups redoublés de la mode, qui entraîne volontiers les esprits vers le bas, et de la négligence, qui parachève ce nivellement, la langue française voit disparaître actuellement des mots que l'on croyait impérissables. Et qui méritaient de ne pas périr.

Ces mots-là ne sont ni tarabiscotés ni désuets. On peine à croire qu'ils meurent sous nos yeux.

Cette extinction touche toutes les catégories de mots : verbes, substantifs, prépositions, adverbes, conjonctions...

La Mission linguistique francophone s'alarme en premier lieu de la disparition presque entièrement consommée de l'avenir, à la place duquel les professionnels francophones de la parole et de l'écrit optent désormais plus de neuf fois sur dix pour l'anglicisme "le futur" (en anglais, l'avenir se dit "the future").

Ainsi, l'avenir qui régnait sur les projets des peuples de langue française est-il destitué. Le futur s'est emparé des discours ambiants. On n'entend plus dire "à l'avenir, préviens moi avant de vider le congélateur" mais "dans le futur, etc". Cette déperdition est à mettre au passif des mauvaises traductions de presse et de séries télévisées anglophones. Ces traductions sont mal faites, certes, mais aussi mal supervisées par toute une filière de professionnels - relecteur de métier, correcteur, producteur, diffuseur, rédacteur en chef, ingénieur du son, journaliste, récitant, assistants, stagiaires - tous incapables de distinguer un gallicisme d'un anglicisme.

Souvent, toutefois, l'anglais n'y est pour rien. C'est simplement la précision instinctive du mot qui s'effrite en une poussière d'à-peu-près.

Dans le cas de la disparition du verbe "viser", par exemple, l'anglais ne semble avoir pris aucune part. En français, jusqu'à présent, on visait une cible, on visait un objectif que l'on se fixait d'atteindre. Aujourd'hui, on ne vise plus. C'est trop d'effort. On cible. On cible une cible. Il faut bien se simplifier la tâche en toute circonstance, n'est-ce pas ?

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mardi 29 janvier 2008

traduire n'est pas toujours trahir

Le générique de la version francophone sous-titrée de No country for old men, film réalisé par Ethan et Joel Coen, comprend un nom qui fait honneur au métier de traducteur : Henri Béhar.

Sur un bon millier de sous-titres, aucun ne comporte la moindre baisse de qualité dans la concision et la justesse. La fidélité à l'esprit des dialogues l'emporte partout sur le mimétisme irréfléchi.

Aucun faux ami n'encombre la lecture. Même "porch" est correctement traduit par "véranda" - contrairement à une négligence qui entache répétitivement la version française du western Impitoyable, de Clint Eastwood, dans lequel Gene Hackman construit sous nos yeux une veranda sans cesse qualifiée de porche. Cette forme de cécité n'a manifestement pas sa place dans les adaptations signées Henri Béhar. Nous lui exprimons notre gratitude amicale.

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lundi 28 janvier 2008

art-chitecture


France Inter nous a annoncé que la journée du 28 janvier 2008 allait être consacrée par la station à célébrer le dixième anniversaire de l'édification du Stade de France. On a ainsi entendu des journalistes successifs énumérer les noms de Platini, de Zidane, de Chirac, décompter les milliers de tonnes de béton, la température de l'air le jour de l'inauguration, etc.
Pas une seule fois en une heure d'écoute n'a été prononcé... le nom des auteurs du stade. Imagine-t-on, à France Inter, séparer le nom d'un concerto de celui de son compositeur, ou décerner un prix littéraire à un roman dont on ne citerait pas l'auteur ? Ou annoncer une vente record dans le monde de la peinture sans préciser s'il s'agit de Bacon ou de Pollock ?
Si les journalistes semblent trop souvent propager l'inculture, ce n'est pas parce qu'ils ignorent qui a conçu le Stade de France, ni seulement parce qu'ils manient le français avec une grande négligence, mais parce qu'ils perdent de vue des vérités premières aussi simples : l'architecture est un art ; et la célébration d'une œuvre d'art exige au moins qu'on y associe le nom de ses auteurs...
Michel Macary, Aymeric Zubléna, Michel Regembal et Claude Constantini vous saluent bien.


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lundi 14 janvier 2008

avalanche de principes de précaution

Directement sculptée dans la langue de bois politique, l'expression "principe de précaution" a connu un succès fulgurant à l'orée du vingt et unième siècle. Elle est encore très présente dans des tournures boursouflées telles que : "en vertu du principe de précaution" - dont la traduction en français correct tient en deux mots au lieu de six : par précaution ; ou par prudence.

Toute prise de précaution relève d'un principe : la précaution. Le "principe de précaution" n'est donc qu'un pléonasme ronflant, un tic de langage à proscrire de son vocabulaire.

De fait, on perçoit des signes annonciateurs de la décrue de cette sotte expression qui aura inondé le discours des années 2000 à 2010.

Ainsi, à la suite de fortes précipitations de neige, le maire d'une petite ville des Alpes est interviewé sur les ondes d'une radio nationale française et annonce sa décision d'interdire provisoirement l'accès à la station de ski "pour respecter le principe de précaution", dit-il avec importance. Bonne surprise : le journaliste ne suit pas son interlocuteur sur cette mauvaise pente et conclut avec sobriété que la station a été fermée par précaution.

La Mission linguistique francophone invite chacun à revenir à cette simplicité. À revenir, par principe, à la prudence et à la précaution toutes simples, sans détour par le suivisme.

Outre un mirobolant projet d'inscription du "principe de précaution" dans la constitution française, de nombreux ouvrages paraissent [voir Mathilde Boutonnet parmi cent autres], qui attestent de ce suivisme, et de la nécessité de dégonfler l'abcès de fixation entourant cette formule à la fois vaine, redondante et sans nécessité fonctionnelle ni pertinence linguistique, puisque le "principe de précaution" ne recouvre rien de neuf qu'on ne puisse appeler simplement des précautions.


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mardi 8 janvier 2008

attention, consultance (sic)

On trouve avec effroi le terme de "consultance" (sic) employé par certaines universités françaises (Lyon, Grenoble, Toulon, Pau) pour désigner en réalité l'activité de conseil [aux entreprises].

La malformation de ce néologisme inutile est tellement criante qu'elle se passerait de commentaire. Nous allons quand même en faire deux.

D'abord, il faudrait sérieusement s'alarmer du peu de vigilance lexicale de certains directeurs d'établissements d'enseignement supérieur. Les universités pré-citées ne sont pas les seules en cause. Il existe de belles Grandes écoles, fort difficiles d'accès, dont les intitulé de certains cours ou diplômes ne font pas moins froid dans le dos par leur absence de rigueur intellectuelle ou leur fragilité linguistique.

Ensuite, il faudrait s'atteler à bannir une fois pour toutes du vocabulaire professionnel le terme de "consultant", mot anglais signifiant - dans cette langue mais non dans la nôtre - conseiller, et dont l'emploi en français est cuistre. Car en français, celui que l'on vient consulter en raison de sa compétence est consulté [participe passif], il n'est pas consultant [participe actif]. Celui que l'on consulte pour en recevoir des conseils avisés est un conseiller, ou un conseil. Il se livre à une activité de conseil... et non de "consultance" !

Par le terme de consultant, on peut désigner en français toute personne qui consulte un spécialiste pour en recevoir des conseils au cours d'une consultation - et non au cours d'une "consultance".

Quant au néologisme "consultance", ce n'est qu'un barbarisme sorti du sac à snobismes de quelques marchands de poudre aux yeux mercatique, et repris sans rire par un tout petit nombre de pédagogues impressionnables ou distraits. C'est au mieux le fruit d'un moment d'égarement, au pire de l'ignorance crasse en habits savants.


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jeudi 3 janvier 2008

les deux derniers mois, les trois premiers jours, les 48 prochaines heures


La langue française subit depuis 2007 une sévère poussée de désorganisation dans l'emploi des adjectifs dernier, premier, prochain placés au contact d'un nombre.

La grande majorité des journalistes, des orateurs politiques et des rédacteurs publicitaires s'obstinent à nous parler des "prochaines 48 heures" ou des "dernières 24 heures". Entraînant le public dans les fautes qu'ils banalisent, ces professionnels de la langue oublient que le français ne se construit pas comme l'anglais.

En français, l'adjectif cardinal (un, deux, trois, etc) doit toujours se situer avant l'adjectif qualificatif. Ce n'est pas une option, c'est une obligation. Le français exige que l'on dise : "j'ai trois grands enfants", et non : "j'ai grands trois enfants". On ne peut donc en aucun cas dire non plus "les dernières vingt-quatre heures". Le seul ordre correct de ces mots est : "les vingt-quatre dernières heures".

Cette règle intangible se vérifie aisément : chacun dit bien "dans les deux prochains jours" et non "dans les prochains deux jours" ; l'ordre à respecter est exactement le même pour "quarante-huit (prochaines) heures", synonyme de "deux (prochains) jours".

On s'étonne de devoir rappeler à des professionnels de la langue sur quelles fondations doit s'édifier leur discours, et ce jusque dans l'ordre le plus élémentaire des mots...


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