samedi 28 juin 2008

susceptible et vexatile

Une personne qui se vexe facilement est une personne susceptible. Mais, comme le mot vexer ne présente aucune similitude d'aspect avec le mot susceptible, certains locuteurs francophones ne font pas le lien entre les deux termes et disent d'une telle personne qu'elle est "vexable".

Plutôt que cette fabrication maladroite, la Mission linguistique francophone leur propose l'adoption du néologisme vexatile : "Robert est trop vexatile, ça devient saoulant". Ce mot est formé sur le modèle de versatile (qui change facilement d'humeur, d'opinion, d'état), docile (qui se montre doux devant l'autorité), ductile (qui possède la propriété de s'étirer), gracile (qui possède une grâce fragile), etc.

La surabondance actuelle et passée d'adjectifs formés au moyen du suffixe -able ne doit pas faire oublier que la langue française est riche d'autres désinences. Ici, la similitude entre fragile, versatile et vexatile plaide en faveur du préfixe -ile, ajouté au radical de vexation. En effet, une personne qui se vexe facilement est fragile et devient sujette à des sautes d'humeur qui ne sont pas très différents des sautes d'humeur de la personne versatile.

L'adjectif vexatile rejoindra les facile, difficile, docile, indocile ; ce qui est un choix plus subtil que les innombrables adjectifs en -able dont la langue française se surcharge.


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jeudi 19 juin 2008

l'assistanat est le fait d'être assistant et non assisté

Depuis quelques mois, le Président de la République française Nicolas Sarkozy et son Premier Ministre communiquent en termes strictement identiques - et strictement impropres - sur "l'assistanat" (aux personnes en situation matérielle difficile).

Il s'agit en réalité d'assistance.

Le terme assistanat désigne la situation d'un assistant, d'un adjoint. Ainsi, l'assistant-réalisateur de cinéma espère que ses années d'assistanat (c'est-à-dire durant lesquelles il a fait fonction d'assistant et non d'assisté !) lui permettront de se voir confier un jour la réalisation de ses propres films.

Mais une personne qui vole au secours d'une autre ne lui porte pas assistanat, elle lui porte assistance.

Quelques ouvrages lexicographiques francophones [dont l'encyclopédie collaborative en ligne Wikipédia] se sont hâtés de propager cette faute de français. Ils fournissent ainsi une caisse de résonance à une terminologie très douteuse - sans doute faussement maladroite et en réalité mûrement réfléchie - qui voudrait définir "l'assistanat" (sic) comme de l'assistance hors de propos. De l'assistance de mauvais aloi. De l'assistance immorale, ce qui est un furieux paradoxe.

Quand un politicien en vue déclare : "Il faut en finir avec l'assistanat", cela choque moins que s'il déclarait sans compassion aucune : "il faut en finir avec l'assistance". Dans une république bienveillante qui considère la non-assistance (à personne en danger) comme un délit, le non-assistanat (à personne en difficulté) pourra-t-il devenir vertueux ? L'avenir le dira. L'avenir dira s'il suffit de manipuler ainsi la parole pour stigmatiser la déchirante nécessité où se trouvent les prétendus "assistés".

[NB : La Mission linguistique francophone ne soutient aucun courant politique et ne se permet d'émettre des avis que sur le vocabulaire politique, non sur ceux qui en usent ni sur les projets dont ils sont porteurs.]


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vendredi 13 juin 2008

phonétique des peuples

Des peuples nouveaux apparaissent dans la presse parlée : lé Néerlandé, lé Zirlandé, lé Zanglé, lé Francé, lé Portugué et aussi lé Japoné et lé Pôlôné.

Il semble que ces nouveaux venus soient les descendants du garçonnet qui, dans une publicité des années 1990, demandait à son père : " Papa, c'é quoi cette bouteille de lé ? " Son père aurait pu lui répondre : "On dit DU LAIT, mon bonhomme, pas DU LÉ". Mais il n'en a rien fait. Et une demie génération plus tard, les jeunes journalistes allaités à cette culture publicitaire voient partout dé Camerouné et dé Zécossé. Ça promé...

jeudi 5 juin 2008

jouer contre

La Mission linguistique francophone relève une désaffection des professionnels du commentaire sportif pour la préposition contre.

Ce phénomène de mode est d'autant plus surprenant que le sport de spectacle est essentiellement constitué d'affrontement. Affrontements de sportifs s'activant l'un contre l'autre ou contre leurs propres limites.

"La France va jouer l'Italie" [ Le Figaro du 29 janvier 2008]. Cette information est trompeuse. Elle est même faussée par la suppression du mot contre. Car la France ne va pas jouer l'Italie (c'est-à-dire faire semblant d'être l'Italie, se prendre pour l'Italie). La France - incarnée par son équipe de football - va jouer contre l'Italie. Et tout faire pour ne pas ressembler à l'Italie !

Ce genre d'approximation syntaxique marque les limites de la liberté de maltraiter la langue, liberté si souvent revendiquée par ceux qui sont simplement inaptes à la traiter avec soin, bien que telle soit leur profession.

[Le verbe jouer possède la faculté de changer largement de sens selon sa construction dans la phrase : jouer quelque chose, jouer à quelque chose, jouer de quelque chose, jouer avec quelque chose, jouer avec quelqu'un, jouer contre, se jouer de, sont autant d'actions différentes. Il n'est pas superflu de préciser sa pensée.]

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mardi 3 juin 2008

et autres quoi ?

Dans les pages du journal Le Monde, un article intitulé "Adidas et autres Coca-cola misent gros" semble ainsi affirmer qu'Adidas est un Coca-cola parmi d'autres... Ce qui ne veut strictement rien dire - à moins que le jus de chaussette de sport soit depuis peu mis en bouteille.

Cet usage impropre de la locution "et autres" tend à se répandre en France. Ainsi entend-on dire : "tigres, panthères et autres lions". Or, ni les tigres ni les panthères n'étant des lions, il ne peut exister "d'autres lions" que les tigres et les panthères !

La formule "et autres" doit toujours être suivie - explicitement ou implicitement - d'une catégorie commune à tous les éléments de l'énumération. Dans l'exemple ci-avant, il faudrait dire : "tigres, panthères et autres fauves" ou "tigres, panthères et autres félins". À la rigueur, on peut aussi placer "et autres" en extrême fin d'énumération, sans préciser la catégorie : "tigres, panthères, lions et autres".

Mais dire "il portait tout un arsenal : fusils, pistolets, grenades et autres sabres" est aussi absurde que de dire "j'ai emmené en vacances femme, enfants et autres chats" - à moins d'être un papa gato [ chat en espagnol ], bien sûr.

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pour en finir avec l'ouest-e du pays


Pour en finir avec les fautes de prononciation journalistiques consistant à faire négligemment entendre des " -e- " qui n'existent pas à la fin de nos points cardinaux, le plus simple est sans doute... de les faire exister.

Chacun a pu remarquer que les professionnels de l'audiovisuel parvenaient sans peine à prononcer la succession de consonnes ST (style), mais qu'il semblait être au-dessus de leurs forces de prononcer correctement ce phonème ST suivi du phonème D, sans interposer le phonème E. C'est ainsi que l'est de l'Europe devient " l'est-e de l'Europe ", et tout à l'avenant.

Il est vrai qu'il est très difficile aux francophones d'articuler la triple consonne STD. Les anglophones y arrivent sans peine et sans marquer de pause : "he's the best director". Les Français ont beaucoup plus de mal à prononcer " le reste du temps " sans faire entendre le E muet de reste. C'est pourquoi, si besoin est, le seul moyen de prononcer correctement ouest du pays, est de marquer une courte pause entre ouest et du.

Mais la grande majorité des orateurs professionnels passent à côté de cette solution (la seule correcte dans ce cas), et se livrent à la prononciation d'une faute d'orthographe : "l'oueste du continent" (sic).

Devant ce constat, vieux de plusieurs décennies, la Mission linguistique francophone envisage de proposer une modification orthographique qui résoudrait le problème : écrire désormais oueste et este. La prononciation isolée serait inchangée. Mais la prononciation " ouest-e " et " est-e " devant D serait ainsi officialisée et licite. À la différence de son actuel statut officieux, elle cesserait d'être incohérente avec la graphie.

Cette évolution orthographique n'aurait rien de choquant ni d'absurde, puisque les mots ouest et est nous viennent de l'anglais west et east. Ils ont donc déjà subi une adaptation orthographique à l'élocution française et peuvent en subir une autre sans dommage. La question n'est même pas de savoir si l'erreur des professionnels de la parole peut ainsi légitimement peser sur l'évolution de la langue : elle pèse effectivement, et de tout son poids. Autant prendre ici acte de la trop grande difficulté de prononcer STD, plutôt que de se battre contre les moulins à vents - vent d'est ou d'ouest.

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