mardi 28 décembre 2010

septs autre enfants (sic et resic)


L'année écoulée a coulé la liaison.

Et spécialement, la liaison entre les adjectifs numéraux et les euros. Si l'on entend encore souvent "des euros" être prononcé "dê'z'eurô", comme il convient, on n'entend pratiquement plus jamais "deux euros" être prononcé "deu'z'eurô". Déboussolés à l'extrême et légèrement négligents, les journalistes de l'audiovisuel public français sont même capables désormais de placer une liaison fausse tout en supprimant les liaisons justes. Ainsi vous parlent-ils de "sept'z' autre enfants" [Journal télévisé de France 3 le 15 mars 2011] sans se reprendre ni être repris, selon une tendance que rien ne semble devoir inverser.

Prononcer les liaisons exige un certain instinct de la grammaire et une connaissance minimale de l'orthographe qui en résulte. C'est sans doute ce qui explique la désaffection actuelle pour les liaisons : ne pas les prononcer, c'est éviter de révéler verbalement une maîtrise chancelante de l'orthographe et de la grammaire (cf le célèbre "Reprenez r'avec moi tous en chœur !" de l'artiste de variété français Eddy Mitchell). Mais les liaisons proprement maniées sont aussi - ou étaient aussi - un moyen extrêmement efficace d'aider l'apprentissage de l'orthographe et de lever certains doute écrits en s'aidant de l'oral. À l'époque où tout Francophone normalement constitué prononçait encore "Hui't'euros cinquante" et "Huit cents z'ans", on ne risquait pas de se demander si 8 ou 800 s'écrivaient avec un S ou un T terminal. Tandis qu'à l'ère des "ui' euro" et des "sêt'z'ôtr'enfan", la question reste entière...

Avec la disparition de la liaison, c'est une grâce de la langue qui s'étiole. Mais c'est aussi une antisèche sonore qui s'évapore.

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vendredi 1 octobre 2010

un adjectif pour internet et ses surfeurs

Ceux qui naviguent sur internet sont appelés internautes. Pour qualifier ce qui se rapporte à la navigation sur internet, La Mission linguistique francophone recommande donc l'usage de l'adjectif internautique. En toute cohérence avec le substantif internaute.

Le principe de création de ce néologisme nécessaire se fonde sur le modèle de la série aéronef, aéronaute, aéronautique : internet, internaute, internautique.

Exemple : "Sa frénésie internautique, de nature purement ludique, nuit à ses études". 

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jeudi 12 août 2010

relamping

Avis aux amatrices et amateurs de frime techno-anglomane. La Mission linguistique francophone relève cette terminologie en ingénierie du bâtiment : "Prévoir le relamping de tous les luminaires par installation de lampes à basse consommation".

Donc, ne dites plus : "Zut ! L'ampoule des waters a encore pété, faut que je la change…"  Mais : "Trop nul ! Faut encore que je fasse du relamping dans les chiottes…".

[NDE : On trouve aussi la francisation relampage]




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dimanche 18 juillet 2010

en interne, en individuel, en sous-scutané : triple faute

Les francophones qui ne s'alarment pas de la disparition du complément de nom correctement formé ("votre numéro de compte") au profit de juxtapositions imitées de l'anglais ("votre numéro client") ne s'alarment pas d'une altération profonde de la syntaxe du français. Ils invoquent l'intérêt de simplifier toute langue, et saluent l'économie d'effort d'articulation procurée par la suppression du mot "de"... On doit se réjouir que la paresse soit une si haute vertu à leurs yeux, car on s'en attristerait en pure perte.

Mais alors on s'étonne de leur acharnement à ajouter ailleurs des mots superflus. Dans l'entreprise, les réunions internes deviennent des réunions "en interne". Selon le même travers, on peut lire ce matin dans la presse nationale française le compte rendu d'une expertise médicale concernant un rocker francophone : un épanchement "en sous-cutané" y est décrit. Un épanchement sous-cutané suffisait. "Sous-cutané" ou "interne" sont des adjectifs et non des compléments de lieu ni de manière justifiant la présence d'une préposition de lieu (en France) ou de manière (en vitesse).

Mais les fautes de syntaxe les plus tordues n'ont plus valeur de faute professionnelle chez le journaliste, ni de faille culturelle chez le médecin expert. Donc, à l'instar des voyages individuels qui sont devenus des voyages "en individuel" dans le jargon du tourisme, les plaies de la peau seront désormais des plaies "en cutané" et non des plaies cutanées. Hélas, on pressent où est la véritable plaie dans cette histoire : c'est que la langue française soit bientôt impossible à enseigner sans l'apprentissage d'une liste d'exceptions tellement allongée et tellement embrouillée que chacun se détournera de cette langue en lambeaux.

vendredi 9 juillet 2010

le masculin ne l'emporte pas (en paradis)

Sur leur site Internet, voici plusieurs années déjà, les correcteurs du quotidien français Le Monde lançaient un concours d'idées concernant l'invention d'un nouveau pronom personnel pour les pluriels mixtes, afin d'en finir avec la fameuse règle grammaticale maladroitement formulée, selon laquelle ce serait "le masculin qui l'emporte" quand un pluriel mêle des sujets féminins et masculins.

La solution est peut-être une convention de style, plutôt qu'une création lexicale.

Dans le cas de ces pluriels mixtes, on pourrait décider d'employer "eux" à la place de "ils". Si ils évoque trop foncièrement il pour être supportable à certains féminismes sourcilleux, on ne peut pas faire le même reproche au pronom eux, qui ne sonne ni comme ils ni comme elles, et qui se montre donc nettement plus impartial. "Je pars avec eux" s'est déjà imposé depuis des siècles pour exprimer le fait que l'on parte avec ses amis, femmes et hommes, garçons et filles, à tel point qu'il serait saugrenu de dire : "Je pars avec ils"! De même, décidant que le seul pronom pluriel mixte est désormais "eux", on pourrait prendre l'habitude de dire "eux n'en veulent pas", ce qui est objectivement plus neutre que "ils n'en veulent pas" ou "elles n'en veulent pas". À propos de l'exemple cité par les correcteurs du journal Le Monde, concernant cinq infirmières et un médecin accusés à tort "d'un crime qu'ils n'ont pu commettre", on pourrait parler "d'un crime qu'eux n'ont pu commettre".

Avant que cette recommandation toute simple de la Mission linguistique francophone entre dans les mœurs avec l'aide du journal Le Monde, il faudrait surtout cesser d'énoncer si faussement dans les écoles la règle de grammaire en question, et ne plus affirmer que "le masculin l'emporte" - ce qui est objectivement inexact. La formulation juste serait : "tout pluriel mixte devient neutre",  que ce neutre soit d'apparence masculine ou féminine (1).

Ce sera l'occasion de clarifier la notion de genres en français, et d'y enseigner l'existence de quatre genres et non deux :

- le genre féminin
- le genre masculin
- le genre neutre
- le genre mixte

Le genre neutre est tantôt homonyme du genre féminin ("une personne", "une passion", "une victoire"), tantôt homonyme du genre masculin ("un canon", "un destin", "un espoir"). Le genre mixte, toujours pluriel par essence [sinon, où serait la mixité ?], est homonyme du genre masculin pluriel ("ils sont mariés"). Ce qui, par réciprocité, indique que le genre masculin est plus neutre que le genre féminin. Ainsi, le féminin n'est-il nullement dévalorisé ; il est au contraire reconnu comme plus affirmé que le genre masculin. Qui cela peut-il offenser ?

(1) "Toutes les personnes présentes sont venues de leur plein gré" est un bon contre-exemple de pluriel dans lequel "le féminin l'emporte" et non le masculin, tout comme les célébrités et leurs victimes sont convoquées au tribunal : quel que soit le sexe ou le genre des célébrités comme des victimes, le féminin l'emporte. Ou plus exactement, le neutre de forme féminine.

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vendredi 2 juillet 2010

atteindre dix mètres


Comme tant et tant de ses consœurs et confrères, l'envoyée permanente de TF1 à Londres, journaliste chevronnée et estimée, est en grande difficulté avec la syntaxe et le vocabulaire de la langue française.

En atteste ce commentaire qu'elle a rédigé à tête reposée puis transmis par téléphone à sa rédaction qui n'a pas tiqué, n'a pas estimé nécessaire de le lui faire rectifier et l'a diffusé tel quel [10.02.2008, journal de 13 heures] : "Les flammes ont atteint jusqu'à dix mètres".

En français, il n'est pas possible d'écrire qu'un vieillard "atteint jusqu'à cent ans" ni que des flammes "atteignent jusqu'à dix mètres". Les flammes atteignent dix mètres ; ou montent jusqu'à dix mètres.

Moralité : la formation - initiale et continue - des journalistes français semble devoir être sérieusement remise à plat en ce qui concerne la maîtrise de notre langue, leur outil de travail fondamental. La Mission linguistique francophone va entreprendre des démarches énergiques en ce sens auprès des écoles et grandes écoles concernés. Car en fait d'incendie, il y a indiscutablement péril en la demeure.


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mardi 22 juin 2010

C navrant


La Mission Linguistique Francophone constate avec embarras l'obstination dans l'erreur des directeurs des programmes de France 5 - pourtant définie comme "la chaîne du savoir" du groupe audiovisuel public France Télévisions. Ces fonctionnaires du savoir se flattent d'intituler leurs émissions C à dire (au lieu de C'est-à-dire) ou C à vous (au lieu de C'est à vous), comme si la liaison [obligatoire en français dans les locutions usuelles ou lexicalisées] n'existait pas. À cela, nos décideurs culturels éminents ajoutent une faute de phonétique, puisque la syllabe "C'est" doit se prononcer avec un son Ê comme dans cerf ou fête, et non avec un son É comme dans l'épellation de la lettre C.

Laquelle lettre C, par ailleurs, est communément admise en français comme abréviation pudique de mots obscènes :''c..'' [con], ''c..'' [cul] et ''c..illes'' [couilles]. Apparemment, nul conseiller en communication ne s'en est avisé. "S à dire" [est-ce à dire] que les conseillers en communication sont nuls ou mal avisés ? Il semble plutôt que France 5 ait choisi d'être la chaîne de tous les savoirs, sauf le savoir écrire et prononcer correctement la langue nationale de son public et de son cahier des charges.

vendredi 11 juin 2010

comment dénommer le nommage

Cette semaine est paru un Guide pratique de la dématérialisation des marchés publics, proposé par la Direction des affaires juridiques du ministère français de l'Économie, de l'Industrie et de l'Emploi. La Mission linguistique francophone a aussitôt entrepris les actions conformes à ses statuts pour obtenir la radiation de trois barbarismes qui figurent au glossaire de ce guide.

Le premier de ces barbarismes est le "nommage" (sic). Rappelons succinctement pourquoi il convient de faire barrage à la promotion de ce terme, et pourquoi il semble nécessaire de veiller à son éviction des textes réglementaires francophones.

Nommage est une récente et inculte traduction - même pas mot à mot, mais syllabe à syllabe - de l'anglais naming. En français, l'action de donner un nom n'est pas "le nommage" (sic) et n'a aucun besoin de l'être, ni en informatique ni ailleurs. Selon le contexte et la nature exacte de l'action de nommer, les termes traduisant correctement cette action (et traduisant donc correctement l'anglais naming) sont : dénomination ; appellation ; désignation ; baptême ; nomenclature.

Le problème dans le fait d'admettre nommage au lieu de appellation ou dénomination ou désignation ou nomenclature, c'est qu'il ne reste plus qu'à aller jusqu'au bout de ce lavage de cerveaux et admettre "parlage" au lieu de conversation, parole, discours ou expression parlée ; puis "motage" au lieu de définition ou traduction d'un mot ; "donnage" au lieu de don, donation, offrande, cadeau ou restitution ; "mangeage" au lieu de repas, alimentation, digestion ou voracité ; etc. Bref, il ne reste qu'à donner, en haut lieu [dans les services ministériels tel celui précité, notamment], l'exemple de s'abstenir d'aller fouiller dans cet aire de l'encéphale humain où se trouvent stockés les mots justes pour les idées précises, et se mettre à parler ainsi purement avec ses maxillaires, en juxtaposant des phonèmes simples, les premiers venus à la bouche, pas même à l'esprit.

Que décidons-nous pour notre temps et ceux à venir : de foncer tête baissée dans cette voie, ou d'endiguer cette régression ?

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samedi 1 mai 2010

les publics et les personnels

La langue syndicale et celle du tourisme sont tombées tacitement d'accord pour imposer peu à peu dans le discours des pluriels vains.

En France, plus un seul musée ne reçoit du public. Tous les musées reçoivent désormais des publics. L'habitude de morceler en un pluriel superflu un terme désignant un groupe composite est récente dans le secteur du tourisme et de la culture, mais déjà ancienne dans le vocabulaire de l'entreprise.

C'est peu après mai 1968 que les Directeurs du personnel se sont trouvés confrontés aux revendications des personnels. Sans doute parce que ce n'étaient pas les mêmes délégués du personnel qui défendaient les intérêts des cadres et ceux des ouvriers, des fraiseurs et des comptables, etc.

Dans le cas de la culture et du tourisme, la justification avancée par les promoteurs de cette mode de l'accueil des publics est la suivante : les handicapés (pardon : "les personnes en situation de handicap") n'appartiennent pas au même public que les valides ; et les enfants (pardon "les scolaires") sont un autre public que les adolescents, les bébés ou les adultes, eux-mêmes dignes d'être subdvisés en séniors, actifs, chômeurs, journalistes, enseignants, touristes, chercheurs, membres de comités d'entreprise, militaires, fonctionnaires civils. Et parmi les fonctionnaires civils, n'oublions pas de distinguer "les publics" purement composés d'employés territoriaux et "les publics" regroupant exclusivement des membres de la fonction publique d'État... Comme si toutes ses composantes n'étaient pas unifiées par un même statut : celui de visiteur actuel ou potentiel. Celui de membres du public, dans toute son inéluctable diversité.

"Les publics", "les personnels" : la préciosité et le dogmatisme s'allient ici pour nier l'existence en français d'un singulier général. Celui grâce auquel nous aimons le bon vin, allons faire bronzette en été et voyageons par le train. Alors qu'il existe certes une multitude de bons vins, plus d'un été dans nos vies et plus d'un train dans nos voyages.

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mercredi 28 avril 2010

la polygamie des femmes et des hommes

Pour s'amuser de la menace de déchéance de nationalité française brandie par un ministre de la république contre un époux volage (auteur des douze enfants de quatre concubines, dont trois ne sont pas ses épouses), un fameux hebdomadaire satirique français cite une entretien accordé par une épouse du Président de la République française Nicolas Sarkozy (trois fois marié, quant à lui, mais successivement) à un hebdomadaire non satirique, en 2007 : "Je suis favorable à la polygamie et à la polyandrie" (sic).

On comprend entre les mots ce que voulait dire Carla Bruni-Sarkozy. Mais elle n'a pas su le dire. Car, à l'instar d'une grande majorité de francophones, Mme Sarkozy se méprend sur le sens et l'étymologie du mot polygamie.

Tiré du grec poly (plusieurs)-gamia (mariages), l'adjectif polygame signifie "marié plusieurs fois (simultanément)". Le substantif polygamie désigne la condition de celles ou ceux qui sont ainsi mariés plusieurs fois simultanément, quel que soit leur sexe. Si le mot polyandrie existait ailleurs quand dans les répertoires de néologismes idiots et vains, il signifierait "plusieurs hommes". Et son contraire serait alors polygynie, qui signifierait "plusieurs femmes". Mais le contraire de la polygamie, en français, c'est la monogamie (mariage unique) et non la supposée "polyandrie". Car le contraire de la polygamie, c'est le fait de n'être marié qu'une fois, que l'on soit homme ou femme, puisque les polygames peuvent être hommes ou femmes, pourvu qu'ils s'adonnent à des mariages simultanément multiples. Or, c'est cette multiplicité simultanée que voulait défendre Mme Sarkozy, dans sa déclaration maladroitement formulée : la liberté pour hommes ou femmes de contracter plusieurs mariages. D'être polygames, donc, les unes comme les autres, en toute égalité. Et toute légalité.

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vendredi 23 avril 2010

comtes et comtés aux USA

La plupart des politologues de France, des étudiants en géographie ou sciences politiques, des journalistes et même des auteurs de dictionnaires se fourvoient à traduire "Madison County" par "Comté de Madison", comme s'il existait ou avait existé aux USA un ordre nobiliaire et donc des principautés, des duchés et des comtés !
 
Non, les USA ne sont pas et n'ont jamais été une monarchie aristocratique, et la traduction de l'anglo-américain county par "comté" est de ce fait un lourd faux-sens.

Le territoire des USA est plus exactement subdivisé en états et en cantons ; autrement dit dans la langue locale, en states et en counties (county, au singulier).

Il semble important d'officialiser la traduction correcte dans notre langue de la notion de county aux USA, par le terme canton. La Mission linguistique francophone propose à ceux qui trouvent le terme canton trop helvético-franchouillard ou insuffisamment sexy et exotique pour les USA de s'en tenir au mot autochtone county ("le county de Madison"), exactement comme le français a intégré les mots blues, musique country ou barman sans les franciser en "bleus", "musique de la campagne" et "homme de la barre". Ce qui eut été moins ignorant que d'affubler les USA de comtes et de comtés...

dimanche 4 avril 2010

si elle ne chante que le matin, c'est une manécanterie

Apparu voici moins de deux cents ans, le mot manécanterie (du latin mane cantare : chanter le matin) n'a jamais été bien vivace. Sa santé délicate et son sens obscur lui valent notre affection. Mais son peu d'utilité nous permet aussi de constater son agonie sans trop de chagrin. Qu'il s'éteigne en paix dans notre langue, au son matinal d'un chœur d'enfant à bouche fermée...


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jeudi 1 avril 2010

buzz et clavardage

En France, le secrétariat d'État à la Francophonie et le ministère de la Culture se partagent les obligations en matière de vitalité de la langue française. Le premier veille plutôt sur son rayonnement international, et le second sur sa vitalité intrinsèque. C'est dans ce cadre que vient d'être organisé un sympathique concours d'idées dont le sujet laisse cependant perplexe par endroits. Les participants ont été invités à inventer des mots francophones nouveaux pour parler du buzz, du talk, du chat, etc. Or, la question n'est pas ici d'inventer des mots nouveaux, mais de se souvenir que des mots français existent déjà. Et de le rappeler.

Rappelons donc qu'un talk, c'est une conversation ou un débat, voire une causerie. Que du buzz, c'est de la rumeur ou du bruit (au sens figuré employé dans "beaucoup de bruit pour rien"). Et que to chat signifie très exactement bavarder. Pour franciser le chat anglophone cher aux internautes francophones, inutile donc de s'encombrer du néologisme (dé)con(certant) "éblabla" (sic) retenu par le jury du concours précité. L'inusable bavardage fera l'affaire. [NB : le nombre de syllabes est le même.]

Si vraiment, on entend distinguer un bavardage oral d'un bavardage dactylographié, alors les francophones canadiens ont déjà forgé un néologisme astucieux : le clavardage, ou bavardage par clavier.

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lundi 29 mars 2010

jeter des pierres, ou caillasser ?

Les journalistes et politiciens nous relatent "le caillassage" d'un autobus, en supposant convenable cette manière de nous informer. Bientôt les dictionnaires, eux aussi, entérineront ce terme strictement argotique comme ne l'étant pas. Or, balancer des caillasses sur une saloperie de bahut pour tout péter, c'est sans doute ce qui s'appelle caillasser. Mais jeter des pierres sur un véhicule, c'est le lapider. Ou lui jeter des cailloux. Des cailloux, pas des "caillasses", ce qui est argotique ou pour le moins familier.

Chez tout professionnel de la langue, le choix d'un juste niveau de langue (littéraire, courant, familier, ordurier, argotique), c'est aussi la preuve d'un juste niveau de compétence professionnelle. Et inversement.

PS : En février 2000, déjà, le regretté créateur du Dicomoche relevait déjà l'officialisation de cette impropriété de terme par la voix d'un éminent orateur politique : "Monsieur notre Premier Ministre a déclaré le 29 février 2000 à l'Assemblée nationale qu'il avait été caillassé lors de sa visite au Proche-Orient. Mot inconnu de Littré, Robert... Inconnu aussi en Afrique francophone, mais connu en Nouvelle-Calédonie. Comme quoi nos hommes politiques sont capables d'aller chercher sans le savoir leur vocabulaire (argotique) aux antipodes." 

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vendredi 26 mars 2010

accidents graves de voyageurs

"Accident grave de voyageur" est la pire circonlocution qu'on pût inventer et propager par hauts-parleurs sous prétexte d'évoquer à mots couverts une tentative de suicide ferroviaire. Si le voyageur y survit, la langue française en sort gravement accidentée et profondément abêtie.

Double faute. Pour commencer, on ne doit pas intercaler un adjectif entre un nom et son complément de nom. En français pas encore vicié par les annonces de la RATP, on dit un vieux chef de service et non "un chef vieux de service" ! Et donc, un grave accident de voyageur et non "un accident grave de voyageur". D'autre part, en français, on ne qualifie jamais un accident par la nature de l'accidenté mais toujours par la cause de l'accident : un accident de ski, et non un accident de skieur, un accident de montagne et non un accident d'alpiniste, un accident domestique et non un accident de parent, et bien sûr un accident de voiture et non un accident d'automobiliste. Ici, à défaut de parler de tentative de suicide ou de reconnaître objectivement la survenue d'un accident de métro, la RATP devrait évoquer un voyageur gravement accidenté, et non "un accident grave de voyageur" (sic).

La Mission linguistique francophone a étudié le niveau d'expression orale des annonces publiques officielles de la RATP dans le métro parisien. Cette étude, menée de janvier 2007 à mars 2010, montre que la maîtrise de la langue parlée par la RATP à ses usagers correspond à celle d'un enfant de 7 à 9 neuf ans, d'intelligence très moyenne, se gargarisant de termes et tournures dont il ne saisit pas pleinement les interactions logiques ni la portée. Un enfant en difficulté avec ses études primaires, s'appliquant à ressasser une courte récitation sans la comprendre et finissant ainsi par y intervertir des syllabes, des mots ou des locutions.

Les points forts de cette étude ont été transmis à Isabelle Ockrent (ci-dessus), directrice de la communication de la RATP, belle entreprise de service public employant des dizaines de milliers de collaborateurs, parmi lesquels aucun ne semble avoir reçu mission de veiller, avec le professionnalisme voulu, à la qualité irréprochable des messages, parlés ou écrits, délivrés heure par heure au cours de trois milliards de trajets annuels.

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vendredi 19 mars 2010

autant pour moi ? au temps pour moi ?

La forme sensée de l'expression en question est bien "autant pour moi", et non "au temps pour moi", comme certains le soutiennent.

Initialement, "autant pour moi !" était une sorte d'interjection militaire, par laquelle un supérieur, reconnaissant une bévue devant ses subalternes - et initialement, une injustice - s'attribue fictivement, en signe de contrition et de bonne foi, le même quantum de sanction (autant de pompes, autant de jours de consigne, autant de kilos de patates à éplucher, autant de réprimandes) que celui qu'il infligerait à un subalterne pareillement pris en faute : "autant pour moi".
Contrairement à une rumeur qui va se propageant dans certains dictionnaires de difficultés du français, et jusque sur les bancs de l'Académie française, il ne s'agit nullement d'une affaire de temps (musical) en milieu militaire. Selon cette explication compliquée dont nul bidasse n'a le souvenir, l'homme de base d'une colonne en défilé, ayant commis une erreur de marche au pas, se redonnerait la mesure en lui-même ("1 ! 2 !") et dirait auparavant : "au temps pour moi !" Ce qui n'est conforme ni à la langue musicale ni à la langue militaire ni au français courant. La question est cependant toujours disputée. Ce qui est le propre des faux bruits à succès...
Et ce faux bruit est entériné çà et là par de grands éditeurs lexicographiques qui ont sans doute été dispensés d'étudier le solfège puis exemptés de service militaire. En leur temps.

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lundi 15 mars 2010

colocataires

La Mission linguistique francophone constate une tendance à la féminisation erronée du mot colocataire, transformé à tort en "colocatrice" (sic). Alors même que personne ne songe à parler d'une "locatrice"au lieu d'une locataire.

En français, la désinence -trice est le féminin de la désinence -teur, et d'elle seule. Un lecteur, une lectrice ; un inspecteur, une inspectrice ; un dessinateur, une dessinatrice. Tandis que les mots se terminant par -aire ne varient pas du masculin au féminin. Un propriétaire n'a pas pour homologue féminine une "propriétrice", mais une propriétaire... De même pour adversaire, récipiendaire, milliardaire, millionnaire ou locataire qui peuvent être masculins ou féminins.

Le sachant, un locataire et sa colocataire vécurent heureux et eurent beaucoup de petits colocataires. Mais pas une seule "colocatrice"...

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samedi 13 février 2010

note sur les memos et les focus

La Mission linguistique francophone [M•L•F•] ne manifeste aucune aversion pour la langue anglaise, bien au contraire. C'est ce qui la distingue d'autres organisations dites "de défense de la langue française".

Dans sa tâche permanente d'observation des coups portés à la langue française par les professionnels francophones de la communication, la M•L•F• ne s'emploie qu'à dépister les atteintes morbides (1) au vocabulaire et à la syntaxe de notre langue, celles qui lui occasionnent des pertes de sens, de substance ou de cohérence : lorsque le vocabulaire ou la syntaxe d'une autre langue font insidieusement irruption dans la nôtre, par ignorance, par incompétence, par snobisme, par suivisme, et non par choix créatif ou stylistique.

La Mission linguistique francophone ne s'autorise à émettre aucune objection à la libre anglophilie, voire anglomanie, de certains auteurs ou locuteurs francophones. Elle ne mène ni ce combat rétrograde ni aucun autre de même nature. C'est au contraire la pleine vitalité des langues, chacune dans sa sphère d'intelligence et de sensibilité, que notre organisation promeut pour le présent et l'avenir. Nos observatrices et observateurs réunis sous le pseudonyme collectif de Miss L•F•, ne font guère figure de vieux barbons crispés sur leur dictionnaire de termes vétustes...

C'est donc avec ce seul souci de clarté dans les emprunts langagiers que la Mission linguistique francophone alerte ici les habitués des "mémos" et des "focus" sur le fait que ces termes anglais dérivés du latin n'ont pas leur place dans la langue de travail des entreprises francophones. The focus, c'est le point (le point de netteté focale d'un système optique, vers lequel on fait la mise au point, par exemple) ; par analogie, to focus, c'est se concentrer (sur un sujet, comme les rayon lumineux se concentrent au point focal d'une lentille). Et ce que les anglophones appellent a memo, en français c'est simplement une note (une note de service, par exemple), un compte rendu (de réunion, par exemple) et non un mémorandum (qui pourrait légitimement s'abréger en "mémo"). La Mission linguistique francophone invite donc les responsables d'entreprises francophones à s'abstenir de demander à leurs interlocuteurs "un memo avec un focus sur les actions commerciales" - et à l'exprimer plutôt en français : "une note avec un point sur les actions commerciales" ou "un compte rendu des actions commerciales".

(1) Morbide : [adjectif] qui relève de la maladie ; à ne pas confondre avec sordide.
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samedi 30 janvier 2010

concours d'architecture

La Mission linguistique francophone note une tendance persistante de la presse quotidienne régionale française à évoquer malencontreusement des "concours d'architectes" voire des "concours d'architecte", au singulier (concours dont l'issue serait donc sans surprise, puisque comprenant un seul concurrent !). La presse reprend ainsi une erreur souvent commise dans les services administratifs des collectivités qui lancent, en fait, des concours d'architecture - et non d'architectes.
Car en français, les concours et les compétitions sont spécifiés par un complément de nom qui précise la nature de la discipline ou de l'enjeu, et non le type de participants. On parle d'une compétition d'athlétisme et non d'une compétition d'athlètes. Des jeunes femmes légères et court vêtues participent à des concours de beauté et non à des concours de belles. Pour en revenir à un art moins futile, ce sont bien des concours d'architecture qui permettent de choisir un architecte lauréat ou un projet lauréat, et non des concours d'architectes qui permettent de choisir une architecture lauréate.

[ Illustration : Perspective de concours d'architecture. Philippe Ameller et Jacques Dubois architectes]

jeudi 28 janvier 2010

pauvre verbe faire

Dès l'école primaire, on apprend à se défier d'un usage excessif du verbe faire, un peu vite qualifié de "pauvre" par nos maîtres. Beaucoup de professionnels de la communication écrite ou parlée oublient cette leçon à l'âge adulte, et reprennent à leur compte des formules comme "faire de l'essence" ou "refaire son retard" ou encore "refaire son handicap".  "Je peux vous faire une carte bleue ?" demandent même certains clients désireux de payer par carte de crédit*.

La Mission linguistique francophone note que cette négligence lexicale est actuellement en progression, et rappelle que certains emplois des verbes faire et refaire sont impropres, principalement parce qu'ils appauvrissent la langue et obscurcissent le sens.

Ainsi, on fait le plein d'essence, mais on ne fait pas de l'essence : on en fabrique si on est un industriel du pétrole, on en achète, on en prend ou on en cherche si on est un conducteur de véhicule à essence. Quant aux retards, on ne les refait pas non plus : on les rattrape, on les réduit, on les comble. Le handicap, lui, se surmonte.

*Exemple ajouté en 2014. Cette dérive malencontreuse n'existait pas encore en 2008, quand cet article a été publié.

lundi 18 janvier 2010

suite à

Initialement, l'expression ''suite à'' n'était employée que par dérision, au même titre que "rapport à". Pour singer la langue administrative ou militaire malhabile, dans des phrases comme : "Mon adjudant, j'voudrais vous causer rapport à l'invasion adverse suite à ma désertion".
On sait pourtant que la construction des locutions ''suite à'' et ''rapport à'' est absolument défectueuse, puisque le complément de nom se construit avec la préposition de et non la préposition à (il convient de dire "le père de Louis" et non "le père à Louis" ; de même, "la suite de l'action", et non "la suite à l'action").
En France, contrairement au Québec, cette dimension sarcastique a récemment été perdue de vue par des professionnels de la langue écrite et parlée devenus coutumiers d'employer suite à au lieu de après ou à la suite de ou par suite de ou pour faire suite à ou en raison de. La même faute n'est pas encore constatée avec la locution "rapport à", qui reste cantonnée au registre de la dérision. Mais l'agonie des nombreuses entrée en matière en parfaite santé* semble avoir débuté, au bénéfice de ce très bancal "suite à", subitement prisé par des millions de comiques troupiers qui s'ignorent.

* à la suite de, à cause de, en raison de, après sont les principales victimes de l'épidémie de suite à.

vendredi 8 janvier 2010

taxe carbone et parataxe

Pour venir au secours de la terre, il est actuellement* question d'instaurer une taxe sur les émissions de carbone.

Ce projet sans doute louable gagnerait à ne pas s'accompagner d'une création terminologique nuisible à la santé de notre langue. En effet, cédant à la mode de la suppression arbitraire des petits mots de liaison, les orateurs politiques annoncent une future "taxe carbone" (sic). Et les journalistes ne rectifient pas le tir. Ce n'est pourtant tout simplement pas du français.

En français, les substantifs sont qualifiés par un adjectif ou par un complément de nom : on mène une vie professionnelle et non "une vie métier" ; on écoute le chant du coq et non "le chant coq". C'est une donnée syntaxique toute simple qui assure le fonctionnement harmonieux de notre langue.

Pour en revenir au jargon "taxe carbone", ce viol de la syntaxe par la terminologie fiscale est une funeste nouveauté. Jusqu'à présent, les noms de taxes et d'impôts étaient correctement formés d'un substantif assorti d'un adjectif [taxe professionnelle, taxe foncière, impôts indirects] ou d'un substantif accompagné d'un complément [impôt sur le revenu, impôt sur la fortune, taxe d'habitation]. Mais voici ouverte l'ère de la paresse langagière sans borne, où articuler "taxe sur le carbone" ou "taxe carbonique" serait exténuant. La faute au carbone atmosphérique sans doute...

Ironie du sort, cette juxtaposition brutale de deux substantifs ["relation clients", "santé environnement", "fiche produit", ”taxe carbone"] s'appelle... une parataxe.

* Article initialement publié le 8 janvier 2008. Remis sur le dessus de la pile en raison de la multiplication de ce type de formules fautives.

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