jeudi 23 septembre 2010

la crise n'est pas près de finir

La Mission linguistique francophone rappelle que les adverbes sont massivement invariables*. Y compris les adverbes loin et près.

L'idée fausse selon laquelle l'adverbe près posséderait la faculté extraordinaire de s'accorder en genre, d'être tantôt masculin tantôt féminin, s'est pourtant incrustée dans certains esprits, notamment ceux de nombreux professionnels de la presse parlée. 

En dépit de longues années d'études de la langue française et de leur métier d'artisans de cette langue, des locuteurs professionnels de la télévision et de la radio perçoivent l'adjectif prête comme le féminin de l'adverbe près, et ne craignent pas de dire : "La crise n'est pas prête de finir" au lieu de : "la crise n'est pas près de finir."

Si leur intention est en réalité d'utiliser ici l'adjectif prêt au féminin, alors ils font une grossière erreur de syntaxe, en construisant prêt avec la préposition de au lieu de la préposition à. En français, on est près de la sortie mais on est prêt à sortir. La crise serait donc prête à finir, mais certainement pas prête de finir. Car en français, on est "prêt à tout", et non "prêt de tout" !

On note avec soulagement que les journalistes de la presse parlée ne nous invitent pas encore à féminiser de la même manière l'adverbe loin, antonyme de l'adverbe près. On ne les entend pas dire "Charlotte ira lointaine" au lieu de "Charlotte ira loin".

En fait, on ne les entend accorder de force aucun autre adverbe. "Ils sont souvent là" ne donne pas chez eux "elles sont souventes là"...

La féminisation aberrante du mot près s'avère non seulement unique dans la famille des adverbes mais sélective. On remarque que les adeptes de cette faute ne disent pas : "Aussi loin que nous soyons l'un de l'autre, je vis prête de toi", au lieu de "je vis près de toi". Perdus pour perdus, ils ont tort de s'en priver : ici au moins, on aurait sur la langue la saveur délicate d'une licence poétique...

*Les seules exceptions admises en matière d'invariabilité des adverbes concernent des adjectifs devenus adverbes : tout (tout seul), grand (grand ouvert), doux (filer doux), par exemple. Et encore leur nature adverbiale est-elle incertaine dans bien des cas où ces mots sont accordés : ils sont tout tristes (adverbe), elle est toute triste (adverbe synonyme de totalement ou adjectif signifiant tout entière ?).

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vendredi 3 septembre 2010

les preuves et l'épreuve

A l'instar de l'acheteur de meubles suédois qui doit construire son achat de retour chez lui, le francophone de France et de Navarre devient toujours plus fréquemment obligé par les médias parlés de remettre en forme à ses frais le français approximatif déversé dans ses oreilles. Mais sans que la notice lui soit fournie... Voici un exemple parmi des millions.

Dans un entretien radiophonique, un ancien ministre effare les auditeurs un peu attentifs par cette absurdité : "l'épreuve des chiffres ne résiste pas à l'analyse" (sic). Phrase totalement inepte, chacun en conviendra. Sans doute cet orateur professionnel voulait-il affirmer, en réalité, que les chiffres ne résistent pas à l'épreuve de l'analyse, autrement dit que les chiffres ne résistent pas à l'analyse tout court ?

Non, ce n'est pas encore ça.

En fait, il se trouve que M. le ministre ne sait simplement pas prononcer les sons de sa propre langue : ce n'était pas l'épreuve [lépreuv] des chiffres qu'il voulait réfuter mais les preuves [lêpreuv] des chiffres. Preuves qui, selon lui, ne résistent pas à l'analyse. Hélas, M. le ministre, bien qu'étant passé par l'école primaire et avoir reçu des leçons sur l'accent aigu et l'accent grave, croit savoir aujourd'hui que l'épreuve et les preuves se prononcent exactement de la même manière. Il est vrai que cette ignorance est dans l'air du temps.

Le son é et le son ê sont pourtant tellement différents à l'oreille qu'une langue mère de la nôtre, le grec, s'est dotée pour ces deux sonorités de deux lettres distinctes, impossibles à confondre visuellement : l'epsilon et le hêta.

Dans notre langue comme en grec, le son é et le son ê sont tellement peu interchangeables que personne ne se ridiculise à proposer de boire une biére au lieu d'une bière, à parler une langue étrangére plutôt qu'étrangère, ou à marcher sur la corde réde plutôt que raide. Pourtant, le nombre d'orateurs professionnels - politiciens, journalistes, enseignants, comédiens - qui articulent au hasard un é au lieu d'un ê ne cesse de croître. Le parler médiatique propage dans le français courant cette dislocation du sens et de la sonorité. La perte de repères orthographiques en facilite ensuite la propagation.

Mais dans le cas du ministre qui confond les preuves et l'épreuve, ont peut douter que la mauvaise maîtrise de l'orthographe soit en cause, et présumer que seule la tendance ambiante à la négligence articulatoire soit en cause. A charge pour les auditeurs de reconstruire laborieusement du sens. Ou de ne rien comprendre à ce que les politiciens racontent à la radio et ne pas s'en étonner outre mesure.