mardi 31 mai 2011

un ex-employé, des exes-employées

La foule des professionnels de la parole qui pratiquent la paragoge ne cesse de grossir. La paragoge consiste à prononcer une voyelle qui n'existe pas. Cette faute de phonétique était autrefois réservée aux enfants en bas âge et aux accents méridionaux emportés par leur fougue chantante. Lorsque le journal Ouest-France devient "Ouest'e-France", il y a paragoge. Quand l'ex-femme devient ex'e-femme ou quand l'expatrié devient ex'e-patrié, il y a paragoge. Et quand un commentateur professionnel de l'actualité politique nous parle des accusatrices d'un ministre démissionnaire en les désignant, non pas comme d'ex-employées municipales ni comme des "ex'e-employées", mais comme des "ex'e'z'employées" (BFM TV), il n'y a plus seulement paragoge. Il y a quoi ? Il y a consternation à entendre mêler aussi spontanément la méconnaissance de l'orthographe* à celle de la sémantique et de la syntaxe. Le commentaire enregistré a tourné en boucle des heures durant à l'antenne. Le harcèlement linguistique n'étant pas un délit, le téléviseur put ainsi violer tranquillement la langue tout en jasant sur "d'exes-employées" qui se plaindraient de l'avoir été (violées).

*Après un baccalauréat littéraire et des études supérieures d'expression écrite et orale, des journalistes croient manifestement que le préfixe ex- n'est pas invariable mais s'accorde en genre et en nombre. D'où il résulte, selon eux, que l'orthographe du féminin pluriel de ex- serait exes-. Quand un comptable jongle aussi mal avec les détails de l'arithmétique que ces journalistes jonglent avec les détails de leur langue, il devient rapidement un ex-comptable. La Mission linguistique francophone constate qu'il n'en va pas de même pour les professionnels de la parole médiatique.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

assités publics ou assistants publics ?

L'assistanat, ce n'est pas le fait d'être assisté mais au contraire le fait d'être l'assistant de quelqu'un, c'est-à-dire son second.

Les politiciens qui veulent "en finir avec l'assistanat" veulent donc que nous nous passions tous d'assistants. Leurs propres assistants parlementaires doivent être sacrément irritants pour que ces politiciens-là fassent une telle fixation sur la fin de l'assistanat... Ou peut-être ces orateurs de profession sont-ils égarés dans leur propre langue ? Peut-être ont-ils besoin de notre assistance ?
Auquel cas, nous leur rappelons que se porter au secours des personnes en péril ou en difficulté même minime, ce n'est pas de l'assistanat mais de l'assistance. Et que l'assistance est non seulement un devoir moral soutenu par la plus élémentaire politesse, mais une obligation légale dont atteste la notion de délit de non-assistance à personne en danger.

L'encyclopédie collaborative Wikipédia s'étend longuement sur l'acception fautive du terme assistanat
(cliquer ici pour accéder à cette entrée de Wikipédia).

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE [M•L•F•]

mardi 10 mai 2011

abrutir et être abruti

Dans le français contemporain, le verbe abrutir et le verbe caillasser connaissent des sorts diamétralement opposés.

Caillasser est un verbe argotique qui s'impose depuis quelques années dans la langue médiatique comme un verbe correct, digne d'être employé sans guillemets ni précautions oratoires, au sens de lapider ou de jeter des cailloux.

Inversement, le verbe abrutir est perçu à tort comme insultant. Notamment dans sa forme passive, par confusion avec l'emploi substantif de son participe passé, un abruti, qui n'est pas le sens premier mais second. Être abruti de fatigue, être abruti de douleur, abruti par le bruit, ou abruti par le soleil [Albert Camus in L'Étranger], cela ne fait pas de vous un abruti. Être abruti est un état provisoire de diminution ou de ralentissement des facultés cognitives. Être un abruti est un état supposé permanent de privation de toute vivacité intellectuelle.

Si l'on se reconnaît parfois diminué par la fatigue ou la peine ou la contrainte morale, on se targue rarement d'être dans un état permanent d'abrutissement, et c'est pourquoi l'on perçoit comme une insulte d'être désigné comme "un abruti". L'abrutissement vous rend abruti sans faire de vous pour autant un abruti. On aurait bien tort de s'offenser d'être décrit comme temporairement abruti de sommeil ou abruti par le sommeil, le chagrin, ou la routine d'un travail trop répétitif. Car ce sont là des tournures plutôt compatissantes, et en tout cas impeccablement respectueuses dans leur formulation. À moins que l'on soit porté à considérer le sommeil comme un avilissement coupable, et l'acceptation d'un travail répétitif comme une turpitude répréhensible. Ce qui serait le fait d'un abruti...

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI