mercredi 26 octobre 2011

choisissez bien, choisissez "but" !

Chers commentateurs sportifs bien-aimés ! Toujours si prompts à doper leur discours médiatique à grands coups de pompe ! Et quand ce n'est pas la pompe argotique, c'est la pompe des pompeux... Ce jour, sur France 2 [chaîne nationale de la télévision française], un spécialiste des jeux de ballon nous annonce qu'un habile footballeur a "marqué deux réalisations" à lui tout seul. Autrement dit, il a marqué deux buts.

Cette terminologie outrée apparaissait déjà dans des commentaires du type "Machin a manqué de réalisation". Ce qui signifiait que le Machin en question n'avait marqué aucun but, malgré diverses tentatives en ce sens pour lesquelles on le rétribue grassement. Au prix de revient de ces buts manqués, le but marqué n'a plus de prix. Alors, mieux qu'un but atteint, c'est une réalisation réalisée... Quand le gardien de but sera devenu gardien de réalisations, le français médiatique aura marqué un but de plus contre son camp.

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mardi 25 octobre 2011

primaires citoyennes

Pour désigner une élection primaire, c'est-à-dire la première étape d'un processus électoral important, on a coutume de parler de "primaire". Ou de "primaires", au pluriel, si cette première étape comprend plusieurs scrutins successifs ou simultanés.

Sur le plan linguistique, une primaire est un adjectif substantivé : un adjectif transformé en nom de chose. Ce procédé de style a toujours existé : le beau (pour la beauté), le pire (pour ce qui peut nous arriver de pire). Mais l'emploi d'adjectifs substantivés peut aussi relever d'une ignorance de la valeur syntaxique des mots. Les adjectifs substantivés sont alors une affection du langage. Et notre langue est actuellement couverte de ces pustules : des portables (téléphones ou ordinateurs ?), des consommables, des livrables, l'international, l'événementiel, les scolaires, etc.

Journalistes et politiciens de France - tous professionnels de la langue, pourtant, et tous francophones d'expression, en principe - commettent actuellement l'erreur d'employer l'expression que voici : "les primaires citoyennes" (du parti socialiste).

La Mission linguistique francophone les invite à y renoncer.

D'abord, il s'agit d'un pléonasme, ou au moins d'une périssologie : toute élection politique est un processus engageant des citoyens. "Une (élection) primaire citoyenne", c'est donc une organisation organisée, un acte actif, une sélection sélective... Mais il s'agit aussi d'une accumulation des pustules précitées : un adjectif (primaire) est qualifié par un autre adjectif (citoyenne), et le tout est substantivé. Enfin, cette expression recourt à une inutile adjectivation du nom commun citoyen ou citoyenne (pour mieux le re-substantiver dans la foulée !). Pourquoi inutile ? Parce que l'adjectif qualifiant ce qui relève du devoir des citoyens existe déjà ; c'est l'adjectif civique. "Des primaires citoyennes" (sic) sont donc, en fait, "des élections primaires civiques". Que de mots, que de mots... N'en jetez plus, l'isoloir est plein.

Dans une démocratie pluraliste, est-il besoin de préciser que le choix concerté d'un candidat officiel à la Présidence de la République concerne les citoyens et relève du civisme ?

Ci-dessus : Jean-Pierre Mignard, Professeur en droit de la communication et des médias à Sciences-Po, et membre de la Haute autorité des primaires citoyennes (HAP).


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jeudi 13 octobre 2011

anachronismes lexicaux

L'étude des anachronismes lexicaux dans les dialogues littéraires (romans, scénarios, pièces de théâtre) est un bon révélateur des modes dans le vocabulaire courant. Et notamment, un révélateur des effets des "tueurs sériels" de notre vocabulaire, ces mots qui nous abrutissent par leur pugnacité à s'imposer dans les conversations, à la place du mot juste.

Comme on pouvait le craindre, le barbarisme "sécuriser" et les abus de la préposition "sur" n'ont pas épargné les meilleures productions littéraires historiques du moment. Prix Goncourt et Grand prix du roman de l'Académie française, le roman Les bienveillantes du très érudit Jonathan Littell en porte la marque en divers endroits ; ainsi p. 54, deux SS
conversent : « Le Generalfeldmarshall nous a ordonné de sécuriser le lieu » - « Bien sûr, je comprends », répond le héros qui, en réalité, n'aurait rien compris à ce barbarisme en 1942 [première occurrence attestée en 1968, selon le Grand Robert] et ne peut toujours pas comprendre en 2006 si le lieu a été protégé, assiégé, envahi, bombardé, rasé, pilonné, déminé, interdit, bouclé, étayé, rendu sûr, ou si sa population a été rassurée, puisque toutes ces acceptions et vingt autres ont désormais cours pour le barbarisme "sécuriser".

Parasité cette fois-ci par le mauvais usage de la préposition sur, le même excellent auteur se hasarde à placer dans la bouche de son héros la locution adverbiale "sur le long terme" (au lieu de à long terme) dont il n’existe aucune occurrence attestée avant les abords de l’an 2000. Plus loin encore dans le même livre, c’est l’actuelle mode des couples adverbe+adjectif à l’anglaise (politiquement correct, sexuellement transmissible, mentalement retardé) qui produit un anachronisme de dialogue, p. 544 : «Docteur, je ne souffre que d’une maladie sexuellement
transmissible et irrémédiablement fatale : la vie.
». Le mot d’auteur est plaisant. Mais en 1942, cette circonlocution n’existait pas et les maladies contagieuses par voie sexuelle étaient dites vénériennes.

Furtivement égaré par le pilonnage du français médiatique, l'écrivain bilingue s'est laissé piéger par la mode. On ne lui retirera pas pour autant l'estime qu'inspirent un texte aussi fort et un aussi petit nombre d'anachronismes en 1200 pages de roman historique...

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jeudi 6 octobre 2011

la pudeur d'abord

"Je ne suis pas un technicien du droit qui ne compatit pas à la souffrance des autres mais j'ai d'abord une vraie compassion pour les enfants violés pendant des années", a déclaré à la presse le juge jadis chargé d'instruire "l'affaire d'Outreau", pour justifier en ces termes son refus d'admettre l'effrayante gravité de ses bévues de juge d'instruction, lesquelles ont directement causé le suicide d'un innocent et mille autres souffrances imméritées.

Voilà un professionnel de la langue qui ne sait pas ce qu'il dit. Ou bien un professionnel de la justice qui ne sait pas ce qui est juste.

Moralement, Monsieur le juge, la compassion envers certaines victimes ne peut jamais légitimer l'absence de compassion envers d'autres. Un magistrat qui ne partage pas cette philosophie-là est dangereux. Votre mission n'a jamais été et ne sera jamais de protéger l'innocence des uns en foulant celle des autres. Il faut laisser cela aux esprits grossiers.

La locution adverbiale d'abord indique une priorité. Celle que vous exprimez par ce d'abord n'est pas défendable et ne vous défend pas. Non, il ne convient pas, en bon français, d'avoir d'abord de la compassion pour des innocents sortis vivants d'une affaire sordide, et dans une très moindre mesure de la compassion pour un innocent sorti sans vie de cette affaire sordide. Ou alors, c'est placer le respect de la pudeur au-dessus du respect de la vie, et considérer les atteintes à la vie sexuelle comme plus graves que les atteintes à la vie tout court. Cette morale-là viole le sens commun. Ce n'est certainement pas la vôtre non plus.

Sans doute est-ce votre langue qui a fourché. Demanderez-vous là-dessus à l'opinion publique l'indulgence que vous vous êtes montré très déterminé à refuser à d'autres quand vous les livriez en pâture à cette même opinion publique ?

Nous ne nous étendrons pas sur l'étrange formule "vraie compassion", qui laisse à penser que le locuteur est capable de fausse compassion... Ce serait ignorer une tendance actuelle à écarter l'adverbe vraiment ("j'ai vraiment de la compassion") au bénéfice de l'adjectif vrai ("j'ai une vraie compassion").