jeudi 19 janvier 2012

spécialisé en p'tit nègre

Dans la présentation des sites internet d'un célèbre éditeur de la presse professionnelle, on peut lire cette description, très conforme à une tendance du français des affaires : "sites spécialisés métier" (sic).

C'est ce qu'on appelait jadis du "p'tit nègre", parce que les Francophones d'Afrique noire fraîchement colonisés avaient injustement attiré sur eux les railleries qu'inspiraient une maîtrise parfois sommaire de la syntaxe de la langue maternelle de leurs colons. Hier : "y'a bon Banania". Aujourd'hui : "sites spécialisés métier". Ne sait-on plus, dans le monde des affaires ni chez les rédacteurs de la presse professionnelle francophone, que spécialisé se construit avec en ou dans ? On est spécialisé dans les métiers de la fonction publique, ou spécialisé en droit administratif. Cette syllabe supplémentaire n'est pas épuisante à articuler ni coûteuse à écrire.

On remarquera que la formule précitée ("sites spécialisés métier") souffre par ailleurs de l'absence d'un S au pluriel de métiers. À moins que ces sites soient spécialisés dans un seul métier. Mais alors pourquoi plusieurs sites ?

Attaqué par le snobisme corporatiste et par l'ignorance, jusque dans sa syntaxe, le français va mal. Sur internet plus encore qu'ailleurs. Et sous la plume des communicants plus que sous n'importe quelle autre. Ce qui les discrédite métier (1).

(1) Pour parler comme ils écrivent... Comprenez : "ce qui les discrédite professionnellement".

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vendredi 6 janvier 2012

la consultance : du conseil barbare



On trouve avec effroi le terme de "consultance" (sic) employé depuis quelques années déjà par certaines universités françaises (Lyon, Grenoble, Toulon, Pau) pour désigner en réalité l'activité de conseil [aux entreprises].

Ce néologisme "consultance" est un barbarisme sorti du sac à snobismes de quelques marchands de poudre aux yeux mercatique, et repris sans rire par un tout petit nombre de pédagogues impressionnables ou distraits. C'est au mieux le fruit d'un moment d'égarement, au pire de l'ignorance crasse en habits savants.

La malformation de ce néologisme inutile est tellement criante qu'elle se passerait de commentaire. Nous allons quand même en faire deux.

D'abord, il faudrait sérieusement s'alarmer du peu de vigilance lexicale de certains directeurs d'établissements d'enseignement supérieur. Les universités précitées ne sont pas les seules en cause. Il existe de belles grandes écoles, d'accès fort difficile, dont les intitulé de certains cours ou diplômes ne font pas moins froid dans le dos par leur absence de rigueur intellectuelle ou leur fragilité linguistique.

Ensuite, il faudrait s'atteler à bannir une fois pour toutes du vocabulaire professionnel le terme de "consultant", mot anglais signifiant dans cette langue - mais non dans la nôtre - conseiller, et dont l'emploi en français est cuistre, snob et anglomane jusqu'à l'absurde. Car en français, celui que l'on vient consulter en raison de sa compétence est consulté [participe passif], il n'est pas consultant [participe actif].

Celui que l'on consulte pour en recevoir des conseils avisés est en français un conseiller, ou un conseil. Il se livre à une activité de conseil... et non de "consultance" !

Par le terme de consultant, on peut désigner en français toute personne qui consulte un spécialiste pour en recevoir des conseils au cours d'une consultation - et non au cours d'une "consultance".


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jeudi 5 janvier 2012

nom de code CMR

Une CMR, savez-vous ce que c'est ? Non ? C'est bon signe. Signe que vous parlez encore un français à base de mots ayant un sens et assemblés entre eux de manière à préciser au besoin les subtilités de votre propos. Signe que vous ne réduisez pas les idées ni les choses à des sigles abscons. Signe que vous ne parlez pas juste pour vous-même, ou en connivence exclusive avec ceux qui jargonnent selon les mêmes snobismes que vous. Signe que vous utilisez la langue française avec le souci d'être compris de vos interlocuteurs. Et le souci de les informer s'ils sont désireux de l'être.

"Bientôt une CMR près de chez vous !" Est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Demandez donc aux élus locaux friands de ce nom de code. Ou à leurs courtisans qui ne s'alarment pas de tant d'obscurité, ni de tant de mépris des obligations de protection de la langue française qui s'imposent aux administrations publiques, en France (loi de 1994) comme au Canada.

Une CMR, ça ne vous dit vraiment rien ? La Mission linguistique francophone a cherché. Le sigle CMR est employé par le CNRS pour désigner les produits cancérigènes ou mutagènes toxiques pour la reproduction. C'est aussi le sigle des Chrétiens dans le Monde Rural. Ou celui des Centres musicaux ruraux (fondés en 1984). La CMR, quant à elle, c'est la Caisse Marocaine des Retraites.

Mais vous habitez la région parisienne - région nullement rurale ni marocaine ni toxique pour la reproduction - et cependant votre élu local vous annonce des travaux de modernisation de la CMR Gabriel-Fauré. La Mission linguistique francophone a pu déterminer que cette CMR-là était une "cité mixte régionale" (sic).

Or, l'essentiel du sens est absent d'une telle désignation. Il manque un terme qui évoque une école ou des études, puisqu'il s'agit de cela : cette cité mixte régionale, au nom de code hermétiquement refermé sur sa bêtise administrative, est un projet d'ensemble de bâtiments scolaires destiné à accueillir garçons et filles ensemble - d'où la précision "mixte", comme si la chose n'était pas devenue la norme... Et pendant qu'on insère, dans le secret d'un sigle vain, la notion de mixité, on évince l'information fondamentale : la présence d'étudiants, de lycéens, de collégiens, d'écoliers, d'élèves et de pédagogues, dans la très désincarnée "CMR". Qui est donc, en fait, une école mixte.