mardi 29 mai 2012

donneurs d'ordres et commanditaires


Le "donneur d'ordres" est une expression employée à mauvais escient dans le jargon des affaires pour désigner le client, et plus exactement le commanditaire : celui qui passe commande d'un bien ou d'un service. Et non celui qui donne des ordres sous prétexte qu'il a de l'argent...

Voici d'où vient la méprise.

Le mot anglais order signifie ordre, à tous les sens du terme français : l'ordre ordonné (remettre en ordre, mettre de l'ordre dans ses affaires), ou l'ordre ordonnant (donner des ordres, être aux ordres de quelqu'un). Mais l'anglais order doit parfois se traduire par portion (une portion de frites), car le verbe to order signifie aussi commander, passer commande ; or une portion de frites est comprise par la langue anglaise comme une commande de frites, c'est-à-dire comme l'ordre donné et reçu de servir une certaine quantité de frites.

Le mot anglais order est donc en partie un faux ami. À ce titre, il a fait germer en français contemporain une curieuse manière de dénommer ses clients, manière un rien brutale et oublieuse de la notion de commande : les donneurs d'ordre ! En réalité, il s'agit de ceux passent commande, et non de ceux qui donnent des ordres... Le terme correct, préconisé par la Mission linguistique francophone et par le bon sens, en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est le bienveillant commanditaire ; ou le client, tout simplement.

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samedi 19 mai 2012

nominer n'est pas français

À l'occasion du festival de Cannes, la Mission linguistique francophone rappelle que le verbe "nominer" n'existe pas en français. Un artiste n'est pas "nominé" mais nommé, sélectionné, présélectionné. Il peut aussi être désigné comme lauréat (de la présélection). Une nomination résulte du fait d'être nommé et non "nominé".

Par ailleurs, nous rappelons qu'en français, en matière de cinéma, un studio n'est pas une société de production mais un lieu de prise de vues ou d'enregistrement clos et spécialement aménagé. Lorsque le faux ami anglo-américain studio désigne en fait une société de production, une boîte de prod, des producteurs, il convient de le traduire correctement par l'une de ces expressions. Merci. Et bravo.

vendredi 18 mai 2012

les liaisons agonisent

Chacun admet que "deux ans" ne se prononce pas deu' ans (hiatus) mais deu' z' ans (liaison). Cette norme a été mise à mal par les médias parlés de France, avec la fulgurante disparition des liaisons devant les euros, comme si l'unité monétaire euro s'écrivait avec un H aspiré. Une majorité de locuteurs professionnels (journalistes, politiciens, publicitaires, commerçants) ont pris le pli en moins de dix ans (entre 2000 et 2010) de prononcer vin' euros au lieu de vin' t' euros (vingt euros), alors qu'il ne leur vient ni à l'esprit ni à la langue de dire vin' ans au lieu de vin' t' ans (vingt ans) ni vin' é' unau lieu de vin't'é'un (vingt-et un).

Une récente étude du CELSA sur l'état de la langue (1) posait cette question : "Existe-t-il encore un autre français que le français médiatique ?" Et concluait par la négative, avec les conséquences alarmantes qui en résultent. Parce que les médias français se sont entichés de la suppression des liaisons les plus usuelles, parce que des journalistes fameux disent désormais c' é' un gran' avantage au lieu de c' ê' t' un gran't'avantage (c'est un grand avantage) et annoncent des cours de la bourse à trois cen'euros au lieu de trois cen'z'euros (300 euros), l'heure est proche où leurs auditeurs n'évoqueront plus le grand âge mais le gran' âge. Et la liaison aura disparu du français courant. Ou plutôt y sera devenue une rare exception. Une exception de plus dans une langue disloquée jusque dans ses sonorités.

Tout un pan de la culture vivace s'écroulera ainsi dans la vétusté. Ancrées dans notre diction depuis des siècles, ces liaisons usuelles du français - soudain trop savantes pour une langue médiatique qui fait fi de l'écrit et revendique le droit à l'ignorance phonétique - seront devenues en quelques années aussi anachroniques que la marche saccadée des acteurs du cinéma muet.

(1) Convergence et communication linguistique, sous la direction de Véronique Richard, 2008.
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