lundi 18 mars 2013

l'avenir futuriste

La chaîne de télévision Arte est franco-allemande. Pour ce qui est d'être exemplairement francophone, c'est une autre histoire, et c'est sans doute dommage. Dans le cadre d'une soirée consacrée à la science, Arte a diffusé un documentaire initialement anglophone adapté en français. Ce film de vulgarisation scientifique traitait du temps et de son cours inexorable : le passé, le présent, l'avenir. Or, la prouesse navrante accomplie par la traductrice de ce film fut de n'employer absolument jamais le mot avenir pour parler de lui. Dans 100% des occurrences de la notion de passé, le commentaire francophone nous a parlé du passé - bonne traduction de l'anglais the past. Dans 100% des occurrences de la notion de présent, il nous a parlé du présent - bonne traduction de l'anglais the present. Mais dans 100% des occurrences de la notion d'avenir, le narrateur nous a infligé le futur - mauvaise traduction hâtive de l'anglais the future, qui signifie très exactement l'avenir. "Mais le futur ça fait plus scientifique", nous répond une ingénue productrice de télévision...

C'est au nom de cet argument irrecevable que l'on instille dans la quasi totalité des documentaires pédagogiques traduits de l'anglais une habitude de traduction purement et simplement erronée, qui produit des morceaux de textes artificiels comme "dans un très lointain futur" au lieu de l'expression naturellement francophone "dans un avenir très lointain".

À l'inverse de Georges Perec faisant disparaître avec une habileté fantastique la voyelle E des pages de son roman La Disparition, les journalistes, les responsables de chaînes de télévision, les traducteurs hâtifs et les rédacteurs-concepteurs publicitaires surcotés ont aujourd'hui fait disparaître de notre langue, avec une balourdise fantastique et une anglomanie à courte vue, le mot avenir. En une heure de documentaire sur l'avenir et le passé, le mot avenir n'est plus prononcé une seule fois sur une grande chaîne culturelle dévolue au rayonnement de la langue française. L'avenir est mort et enterré. Les archéolinguistes de l'avenir pourront déterminer que sa mort fut constatée en 2012, un soir d'octobre, à la frontière franco-allemande. Et qu'eux-mêmes sont devenus à jamais, ce soir-là, des linguistes "du futur". Parce que ça faisait plus futuriste. Et que le paysage médiatique de France grouillait de ces traducteurs qui, quelle que soit l'époque, ne font pas leur métier, puisqu'ils vont au plus proche plutôt qu'au plus juste.

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samedi 2 mars 2013

ça marche !

Une nette dévalorisation du mot OUI, voilà la note singulière sur laquelle l'année 2009 s'était achevée en Europe francophone.

La Mission linguistique francophone avait constaté le succès fulgurant d'une nouvelle manière d'acquiescer : il s'agissait de répondre que "ça marche". Dans des contextes où notre langue emploie d'ordinaire les multiséculaires "oui", "entendu" ou "d'accord", la tendance était désormais à répondre "ça marche". Cet usage semble issu des métiers de la restauration. "- Une choucroute et deux truites aux amandes !" lançait le serveur ; "- Ça marche !" lui répondait-on en cuisine.

Cette vogue n'éclipsait pas encore le très international "OK", mais s'y joignait plutôt. Le couple "OK, ça marche" était même particulièrement prisé, fin 2009. Près d'une décennie plus tard, "ça marche" a fini par supplanter nettement "OK". Plus d'un locuteur sur quatre a maintenant pris le pli de remplacer "oui", "entendu" ou "d'accord" par l'incongru "ça marche". Il n'est pas rare d'entendre ajouter encore, avant ou après : "y'a pas d'souci", et éventuellement : "on fait comme ça". Qu'une telle surcharge de syllabes et de phrases toutes faites, un peu idiotes, soit devenue nécessaire pour exprimer son approbation est le signe que, sur le plan du langage, ça ne marche pas tant que ça... et qu'il y a un souci.