mardi 29 décembre 2015

concertos et scénarios

Le pluriel de scénario est scénarios. Le pluriel de concerto est concertos. Tout comme le pluriel de lavabo est lavabos.

L'Académie française a depuis longtemps tranché la question du pluriel des mots étrangers adoptés par le français : ils doivent être traités comme des mots français, c'est-à-dire équipés au pluriel d'un S final et aucune autre fantaisie exotique.

On trouve pourtant encore de nombreux partisans des "concerti" et des "scénarii", formes d'inspiration italienne [d'inspiration, seulement, car le pluriel italien du mot italien scenario est scenari, avec un seul i] mais fautives en français - langue dans laquelle les pluriels de ces mots sont concertos et scénarios. De fait, le mot scénario n'est manifestement plus un mot italien, puisqu'il est équipé d'un accent aigu, inconnu en Italie. Comme souvent, l'incohérence est au rendez-vous : les mêmes qui veulent écouter des concerti en rédigeant des scénarii ne disent pas qu'ils redoutent la prolifération des "viri dans les aquaria" mais bien des virus dans les aquariums.

Alors, restons sobres et n'étalons pas de prétentions latinistes ni italianisantes quand le français fait tout pour nous faciliter la vie. Ce qui n'est pas toujours dans sa nature... 

vendredi 13 novembre 2015

INSEE : personnes questionnées


La Mission linguistique francophone s'inquiète de voir grandir une confusion majeure dans la construction des verbes les plus simples. Ainsi, le verbe enquêter.

De nombreux organismes effectuant des enquêtes ne craignent pas d'évoquer "des personnes enquêtées". Le ministère de l'Écologie (décidément très fâché avec le français si l'on en juge par "le Grenelle environnement" et la "taxe carbone") ne craint pas de titrer une rubrique de son site officiel "entreprises enquêtées".

L'INSEE a donné le premier ce très mauvais exemple en jargonnant publiquement à coup de "millions de personnes enquêtées". Ses responsables prétendent même prier l'Académie française d'accepter leur acception... Or, on enquête sur des personnes, mais on n'enquête pas des personnes. Si l'INSEE veut absolument utiliser un forme transitive directe, il lui suffit de changer de verbe. On peut questionner des personnes ("personnes questionnées"), on peut interroger des personnes ("personnes interrogées"), on peut recenser des personnes ("personnes recensées"), mais on ne peut pas "enquêter des personnes".

Si cette tournure relève de l'argot de métier de l'INSEE et d'autres instituts de sondage, rappelons que l'argot n'a pas sa place dans des messages destinés au public.

mardi 10 novembre 2015

s'égarer en politique

Un député français a déclaré, à propos d'un adversaire politique, ex-ministre de l'éducation nationale et ancien professeur de philosophie : "c'est un philosophe égaré en politique". Cette attaque (car c'en est une dans l'esprit du locuteur) sent bon le compliment involontaire. Elle sent aussi l'inculture linguistique, politique et philosophique. Car la politique est une branche de la philosophie ; comme le sont la logique, la morale, l'esthétique, l'épistémologie, etc. Tout philosophe est donc chez lui en politique, et non "égaré" là.

On aimerait que les politiciens se souviennent que leur activité ne se définit ni comme l'exercice du pouvoir sur autrui, ni comme l'art du pugilat verbal, ni comme la mise en scène de soi-même sous des titres avantageux, mais effectivement comme la philosophie en action dans la société pour le bien de tous.

jeudi 15 octobre 2015

label EcoQuartier


"Écoquartier est un terme abominable. C'est un slogan politique approximatif adossé (...) à beaucoup de cynisme." Ce jugement sans appel est celui de l'architecte Rudy Ricciotti**. C'est aussi le nôtre. Rien ne justifie le culte idolâtre organisé dans les métiers du bâtiment et les conseils municipaux autour de ce néologisme de politique locale, si ce n'est le suivisme le moins réfléchi ou l'opportunisme affairiste le plus courtisan.

Hélas, les pouvoirs publics voient autrement les choses puisqu'ils distribuent à tours de bras au nom du peuple français le vain "label EcoQuartier", censé attester d'une vertu environnementale ineffable selon les uns, mesurable selon les autres, favorisant pêle-mêle les économies de gazole et "le vivre ensemble" (sic).

EcoQuartier. Terme mal bâti censé encenser les bâtisseurs. Tout un programme... Ce jargon est suffisamment affligeant en lui-même, suffisamment contraire à l'esprit de notre langue qui n'agglutine pas les syllabes comme le malgache ou le hongrois mais juxtapose les mots (quartier écologique), à quoi bon y ajouter une boursouflure orthographique sans précédent dans notre langue : la majuscule en milieu de mot ? Pourquoi le faire officiellement, dans les textes réglementaires du gouvernement français et dans les satisfecit qu'il décerne de quartier en quartier, de "ville durable" (sic) en "commune écocitoyenne" (...sic) ?

Nous aimerions beaucoup que la ministre française de la Culture - à la fois ministre de la langue, ministre de la communication et ministre de l'architecture - sorte de son silence pour exprimer sa réprobation quand ses collègues de l'Écologie, des Territoires, de la Ruralité et du Grand charabia accouchent béatement de ce genre d'inventions communicationnelles abracadabrantes qui empiètent à triple titre sur ses attributions.

PHOTO : Rudy Riciotti (D.R.). Sa déclaration est extraite d'un entretien avec Luc Le Chatelier pour Télérama. **Rudy Ricciotti est lauréat du Grand prix national de l'architecture, décerné par un jury réuni par le ministre de la Culture.


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mercredi 14 octobre 2015

cocorico

Il y a vingt ans, la Mission linguistique francophone - encore à l'état de club facétieux qui décochait des courriers moqueurs à l'attention des professionnels de la langue les plus obstinés dans l'erreur - a dressé une liste de mots anglais dont la mauvaise compréhension par les journalistes et traducteurs de l'audiovisuel et du marketing risquait de déborder le seul cadre des fautes de traductions pour se répandre et s'installer massivement dans le français courant. C'est chose faite.

Ces mots anglais avaient leur juste équivalent en français, mais des traducteurs négligents ont fini par imposer dans notre langue un terme de la forme la plus ressemblante et non la plus juste. Ainsi, en matière de cinéma, le mot latin studio désigne en français un lieu de prise de vues ou d'enregistrement. Pourtant aujourd'hui, quand on vous parle de "grands studios américains" on évoque en fait "les grandes sociétés de production de films américaines". Plus fâcheux, aujourd'hui "abuser un enfant" est souvent employé au sens erroné de "abuser d'un enfant" ou "maltraiter un enfant", ce qui est très différent : en français abuser un enfant, c'est lui faire croire des sornettes ; abuser d'un enfant, c'est le prendre de force pour partenaire sexuel.

Voici d'autres mots français, faux amis de termes anglais, qui ont supplanté leur juste traduction, en peu d'années de pilonnage médiatique ignorant, comme nous l'avions craint : flexibilité (anglais flexibility = souplesse), attractif (anglais attractive = séduisant, attrayant), mature (anglais mature = mûr, adulte), le futur (anglais the future = l'avenir), consultant (anglais consultant = conseiller, conseil), éditer (anglais to edit = monter, faire un montage, modifier), générer (anglais to generate = engendrer, causer, créer), dédier (anglais to dedicate = consacrer, destiner, réserver), dédié (anglais dedicated = spécifique, spécialisé, spécialement destiné, dévoué, dévolu), renommer (anglais to rename = rebaptiser, changer de nom, donner une autre nom), émuler (anglais to emulate = imiter, reproduire), être en charge de (anglais to be in charge of = être chargé de), sécuriser (anglais to secure = assurer, mettre en sécurité, rendre sûr), tracer (anglais to trace = suivre, suivre à la trace, retrouver la trace, identifier [quelque chose selon son origine], remonter à l'origine [d'un phénomène, d'une situation]). À cette liste il convient d'ajouter des dérivés calamiteux comme : flexibilisation, traçabilité, sécurisation, renommage, etc.

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dimanche 11 octobre 2015

pas de futur après si

Ce que les linguistes appellent joliment le sentiment linguistique, c'est l'instinct qui nous permet d'identifier les fautes de grammaire dans notre langue maternelle. Donc de ne pas les commettre. Les journalistes semblent souvent très peu sentimentaux sur ce plan-là... Au point d'utiliser, pour certains d'entre eux, le futur après si. Ce qui donne par exemple [ Le Progrès de Lyon ] : "Si la construction sera abandonnée" (sic).

En anglais, when (quand) est suivi du présent pour exprimer le futur : when I'm 64 se traduisant par quand j'aurai 64 ans. En français, c'est la conjonction si qui est suivie du présent pour exprimer une éventualité future : il faut dire "si vous venez, j'en serai ravi", et non "si vous viendrez, j'en serai ravi". On s'étonne de devoir le rappeler à des professionnels de la langue. Mais on s'étonne plus encore qu'ils s'obstinent dans l'erreur et tentent de démontrer avec beaucoup d'acrobatie que, si, la conjonction si accepte le futur. Or, non.*

*Ceux qui soutiennent ne pas commettre de faute estiment avoir droit au futur lorsque si exprime davantage une comparaison qu'une hypothèse, par exemple dans des phrases alambiquées, comme : "Si, malgré une opposition farouche au tracé choisi par la SNCF, le TGV arrivera bien en gare de Toulouse centre, il n'en va pas de même pour Montpellier."  En réalité, ils commettent bien une lourde faute mais s'expriment de façon tellement tortueuse qu'ils perdent le fil du lien entre leur "si..." de début de phrase et l'action future qui tarde à lui succéder dans leur propos.

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lundi 21 septembre 2015

à propos du dû

Un ancien président de grande association de cadres prend la plume dans son blogue pour demander la démission d'une ministre du travail française qui vient de choquer ses concitoyens par son ignorance patente de la législation la plus fondamentale en matière de contrats de travail précaires. Cet excellent homme est fâché contre la ministre, et il y a sans doute lieu de l'être, mais il est aussi fâché avec l'accent circonflexe puisqu'il l'omet quand il en faut un et qu'il l'ajoute où il n'y en a pas. Ainsi évoque-t-il "le respect qui lui est du" au lieu du respect qui lui est dû, puis une "côte de popularité" au lieu d'une cote de popularité.

A force de ne plus prononcer correctement les sons voyelles selon la présence ou l'absence d'un accent circonflexe (1), un nombre croissant de professionnels de la communication s'égarent à confondre la tâche qu'ils accomplissent avec la tache que leur ignorance de la phonétique ajoute à leur mauvaise maîtrise de l'orthographe.

(1) La prononciation "ôrange" est de plus en plus répandue au lieu de orange, pourtant dérivé du mot or encore correctement prononcé par tous. Incohérence. La prononciation "vallée du Rhone" fait fureur chez bien des présentateurs de la météo nullement méridionaux, au lieu de vallée du Rhône - ce qui est à proprement parler une faute d'orthographe orale.

Illustration : un moderne Sisyphe éternellement condamné à gravir sa côte de popularité pour faire remonter sa cote de popularité.

dimanche 13 septembre 2015

a minima

En français, on peut préciser qu'une équipe doit être constituée de trois personnes au moins ou constituée de trois personnes au minimum. Les deux expressions sont exactement synonymes et elles sont l'une et l'autre irréprochables.

Mais il existe depuis peu une tendance à remplacer ces locutions adverbiales françaises au moins et au minimum par la locution juridique latine "a minima". Cette regrettable latinisation, d'inspiration pédante, est fautive car le sens en est inexact, voire opposé. C'est typiquement ce qu'on appelle un abus de langage.

En effet, la formule latine a minima n'est utilisée à bon escient que dans l'expression juridique "appel a minima". Il s'agit d'un appel que le ministère public interjette lorsqu'il estime qu'une peine prononcée par une juridiction est trop clémente. Il y a alors protestation du ministère public "issue de l'insuffisance (de la sanction)" : a(b) minima, en latin. Par extension - et toujours par pédanterie - le latin a minima peut signifier à l'extrême rigueur "réduit au minimum". Mais en aucun cas le latin a minima ne peut être utilisé dans le sens de au minimum ni au moins.

Les choses se gâtent encore avec l'introduction de la faute d'orthographe qui abâtardit le tout : "à minima" (sic), comme s'il s'agissait de la préposition francophone à et non d'une locution purement latine.

On constate aussi, depuis 2010, une tendance croissante à remplacer les adjectifs minimal et minime par la locution a minima :  "vers une TVA a minima ?" titrait ainsi le quotidien français Le Monde, pour évoquer la perspective d'une TVA réduite, une TVA minimale sinon minimaliste, une TVA minime ou minimisée peut-être. Cette impropriété de terme relève de la même pédanterie ou de la même préciosité, et d'un même suivisme aveugle et sourd à la justesse des termes.

Quand on choisit de se parer du prestige d'une langue morte plutôt que de choyer sa bonne petite langue vivante, il faut au moins ne pas se prendre les pieds dans le catafalque. C'est bien le minimum.


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mercredi 5 août 2015

literie et mobilier de jardin

Dans le catalogue et dans la signalétique intérieure d'une enseigne d'ameublement dont l'un des dirigeants est un ex-ministre français du redéploiement industriel, les chalands peuvent s'effarer de se voir proposer une rubrique intitulée Chambre et bedding (sic) au lieu de Chambre et literie.

On trouve pareilles anomalies linguistiques chez des marchands de mobilier de jardin qui qualifient leurs collections de "outdoor" (sic).

Egarés dans le snobisme des jargons professionnels faussement anglophones mais réellement snobs, les directeurs du marketing qui préconisent de tels intitulés semblent avoir complètement perdu le sens commun. We are NOT English speaking customers, guys !  Merci de nous parler français. Il se trouve que les mots jardin et literie sont particulièrement agréables à l'oreille et à l'esprit, et pas plus longs à écrire ni à articuler que leurs équivalents anglais ; so why the f... change them for this awkward "outdoor" and this ugly "bedding" ?

Ah ! ces mercaticiens boursouflés par trop de frime sémantique goulûment ingurgitée en école de commerce...

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samedi 25 juillet 2015

procés, projet, propret (et non preaucé, preaujé, preaupré)

L'arrestation d'un terroriste fait disserter les journalistes de la presse parlée sur l'imminence de son procès.

Plus leurs voix sont juvénile, plus ces envoyés spéciaux, récitants de bulletins d'informations ou lecteurs de prompteur à la télévision esquintent le mot procès [prononciation correcte : pʁɔ.sɛ] en le prononçant "preaucé". Ils commettent ainsi deux fautes de prononciation, ce qui est beaucoup pour un mot ordinaire de deux syllabes, dont aucune ne présente de piège orthographique susceptible d'induire en erreur un professionnel de la diction, rétribué pour la justesse de son articulation et de sa prononciation.

La Mission linguistique francophone attire donc l'attention des jeunes juristes, des jeunes professionnels de l'information parlée et du grand public sur le fait que le mot procès possède un accent grave sur son e, ce qui rend obligatoire la prononciation è (comme dans crèche) de sa seconde voyelle, et non é (comme dans blé). Quant à la première syllabe, il n'existe aucune raison de la prononcer "preau", avec un o fermé (comme dans gros) alors que sa prononciation correcte exige un o bien ouvert (comme dans fort). Il en va de même pour les mots projet ou propret qui ne se prononcent pas "preaujé" ni "preaupré".

Sans faire le procès des écoles de journalisme, on peut s'étonner que des cours de vigilance phonétique n'y soient pas dispensés, et pris au sérieux par un coefficient élevé aux examens dans la spécialité presse parlée et audiovisuelle. Faute de cette formation primordiale, la langue médiatique devient un marais d'approximation sonore, voire de pourrissement des racines de la musicalité et de la cohérence entre sens et sonorité.

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dimanche 28 juin 2015

ambiguïté et ubiquité

Mot d'enfant d'un commentateur sportif radiophonique, à propos de Machin-Truc, footballeur de son état, pressenti pour jouer à la fois en France et en Espagne :"il n'a pas le don d'ambiguïté".

Contrairement à l'ambiguïté qui ne vous situe nulle part, l'ubiquité est le don d'être partout à la fois. L'étymologie latine en est limpide : ubi signifie ; de là, ubique, qui signifie initialement et où, a pris en latin le sens de partout. L'ubiquité de la maîtrise approximative de la langue par les professionnels de l'actualité sportive se manifeste au détour de confusions de ce genre...



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jeudi 14 mai 2015

cartonner, faire un carton, carton plein

La différence de niveau de langue entre "peu importe" et ''je m'en branle" semble échapper à une cohorte d'orateurs professionnels, et spécialement aux présentateurs et journalistes de télévision et de radio qui sont en train d'abandonner collectivement les mots succès, victoire et triomphe au bénéfice de leur synonyme argotique carton ("faire un carton").

Pour une écrasante victoire, ils vont parfois vont jusqu'au "carton plein", comme s'il s'agissait d'un carton de déménagement ou d'une grille de loto traditionnel pleine de pions gagnants, alors qu'initialement la dérive argotique du mot carton, au sens de succès foudroyant, vient de la cible en carton du stand de tir dont on réussit à atteindre le centre.

Le festival de Cannes honore-t-il 100% de films français par ses trois palmes les plus en vue ? Pour les présentatrices des deux grandes chaînes françaises d'information télévisée en continu, "le cinéma français cartonne". Et l'on demande au critique de cinéma invité au journal télévisé comment il explique non pas ce triomphe ni ce succès ni cette triple victoire mais, fatalement, ce carton.

La langue du commentaire sportif argotique s'est maintenant emparée du discours analytique sur la culture. Merci qui ?

NB : Aussi appelé registre de langue, le niveau de langue mesure le degré de raffinement de la langue employée par le locuteur. Il ne doit pas être confondu avec le niveau en langue(s) qui mesure le degré d'aisance dans la pratique d'une langue : "j'ai un très bon niveau d'anglais mais je confonds les niveaux de langue du français !"  Telle est l'autocritique que peuvent s'adresser les journalistes de langue maternelle française qui croient correct d'employer "cartonner" ou "faire un carton" à la place de "triompher", "être un succès", "avoir du succès", "gagner", "réussir", "l'emporter", "s'imposer", "briller", "marquer des points", "battre des records", "enthousiasmer le public", "être très applaudi", etc.

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mercredi 6 mai 2015

veaux-l'ail (et autres chimères phonétiques)

Au journal télévisé de France 2*  du 6 mai 2015, une bonne nouvelle économique nous est annoncée : tel grand groupe rachète telle usine en faillite, sauvant ainsi deux cents emplois. Hélas, cette bonne nouvelle s'accompagne d'une autre, désastreuse : la journaliste qui relate cette information est payée pour massacrer la langue française aux heures de grande écoute et sans vergogne. Dans sa bouche, en effet, les volailles conditionnées dans cette usine deviennent des veaux-l'ail (sic). Et nul ne la corrige.

La presse écrite, parce qu'elle est lue, traque sans merci les fautes d'orthographe dans ses articles. D'où vient que la presse parlée, alors qu'elle est écoutée, ne traque pas sans merci les fautes de prononciation de ses journalistes ?

La Mission linguistique francophone rappelle charitablement aux rédacteurs en chef, journalistes et présentateurs de tous les médias parlés que le mot volaille est dépourvu d'accent circonflexe. Et que les orateurs professionnels ne sont donc pas libres de le prononcer comme s'il en était doté. Car ce faisant, ils affichent leur ignorance crasse de leur propre langue ou leur mépris de sa cohérence interne. Une volaille, c'est un animal que vole. Or, la même journaliste qui prononce [vôlaille] au lieu de volaille ne prononce pas [en plein vôl] au lieu de en plein vol. Elle semble donc sourde et aveugle à la cohérence sémantique et aux liens phonétiques logiques qui constituent l'une des composantes de toute langue. Sa place dans la presse parlée semble, dès lors, usurpée.

* France 2 est la principale chaîne de la télévision publique en France

jeudi 23 avril 2015

citoyen : un qualificatif usé et usant

A propos "d'élections citoyennes" et d'un "Prix du Projet Citoyen", la Mission linguistique francophone analysait en 2011 un travers consistant en l'usage inexact et abusif du mot citoyen. Transformé, même par les pouvoirs publics, en un adjectif redondant devenu la caution de tout ce qui peut être entrepris dans la sphère civique [et non "citoyenne", en bon français], dans le domaine civil, ou en politique locale.

Exactement un an plus tard, dans la catégorie des extensions de sens abusives, l'Académie française reprit notre flambeau sous forme d'un article de son blog Dire, ne pas dire, prestigieux petit frère du nôtre. L'article de l'Académie mérite d'être cité textuellement.

"Il est fait aujourd’hui un fréquent mais curieux usage du nom citoyen, qui devient un adjectif bien-pensant associant, de manière assez vague, souci de la bonne marche de la société civile, respect de la loi et défense des idéaux démocratiques."

"Plus à la mode que l’austère civique, plus flatteur que le simple civil, le qualificatif citoyen est mis à contribution pour donner de l’éclat à des termes jugés fatigués, et bien souvent par effet de surenchère ou d’annonce."

"Les vertus civiles ou civiques sont ainsi appelées vertus citoyennes. On ne fait plus preuve d’esprit civique, mais d’esprit citoyen. Les jeunes gens sont convoqués pour une journée citoyenne. Les associations citoyennes, les initiatives et entreprises citoyennes fleurissent, on organise une fête citoyenne, des rassemblements citoyens. Les élections sont citoyennes, ce qui pourrait aller sans dire."

"Au fil des extensions, citoyen entraine dans sa dérive le mot citoyenneté, dont le sens s’affaiblit [et se fausse] de la même manière."   [fin de citation]

Concluons en rappelant que ce qui est relatif au citoyen est civique... et non "citoyen".  Mais on peut aussi prôner une simplification du français selon laquelle il n'existera plus aucune distinction entre adjectif et substantif ; exactement comme dans le cas de citoyen et citoyen. L'adjectif culinaire sera vite avalé par le nouvel adjectif cuisine (l'art culinaire deviendra l'art cuisine) ; l'adjectif scolaire disparaîtra des manuels du même, nom au profit du nouvel adjectif école (les résultats scolaires deviendront les résultats écoles) ; l'adjectif solaire s'éclipsera derrière le nouvel adjectif soleil (une crème solaire deviendra crème soleil) et les innombrables tenants du remplacement de l'adjectif civique par le pseudo-adjectif citoyen seront comblés. Parce que tout ça demandera infiniment moins d'efforts de mémorisation.

Or, la paresse intellectuelle est le maître-mot de toute dislocation d'une langue.

Et toute dislocation paresseusement acceptée est le signe avant-coureur du passage de l'état de langue vivante à celui de langue morte, en quelques générations. Tel fut le destin du latin devenant bas-latin puis langue morte ; et du gaulois, disloqué en gallo-romain puis en langue morte (1).

(1) Du gaulois, il ne reste en français qu'une centaine de mots : ambassade, ardoise, bitume, bille, caillou, rocher, talus, budget, gobelet, chemise, chemin, quai, barque, balai, javelot, jaillir, truand, brigand, braguette, ruche, branche, brochet, limande, truite, lotte, gosier, bâche, cagoule, charpente, noue, boue, bonde, bec, mouton, chamois et cheval, notamment. Sans oublier slogan, qui signifiait devise ou dicton, a longtemps disparu puis s'est réintroduit, avec l'aide du snobisme anglomane du début du XXe siècle, sous l'apparence d'un terme anglais !).

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vendredi 10 avril 2015

goûtu, gourmand ou savoureux ?

L'adjectif savoureux, au sens propre, est en voie d'extinction dans les médias audiovisuels et la publicité, au bénéfice de goûtu et de gourmand. Deux termes rendus indigestes par leur emploi inadapté.

Est goûtu ce qui a un goût prononcé, éventuellement très déplaisant (comme la désopilante liqueur d'échalote au crapaud de la comédie Les Bronzès font du ski, dans les dialogues de laquelle ce mot fait surface). Est savoureux ce qui a une saveur agréable, voire succulente, ce qui a bon goût, voire très bon goût.

Inventé il y a une trentaine d'années dans le registre drôlatique et familier, l'adjectif goûtu n'a pas sa place dans un commentaire gastronomique châtié. Mais de nombreux professionnels de la langue perdent de vue les notions de registre ou de niveau de langue, et emploient un terme comme goûtu sans aucune conscience de sa trivialité ni de la connotation humoristique qui s'y attache.

Quant à "goûteux" (sic), que l'on trouve parfois aussi dans les médias à la place de savoureux, c'est un terme totalement impropre qui n'existe qu'avec l'orthographe goutteux et qui se rapporte alors à une maladie des articulations, appelée goutte. Rien de bien appétissant ! *

"Ta salade de lentilles est gourmande" : l'Académie française a récemment émis une mise en garde contre l'extension de sens abusive de l'adjectif gourmand appliqué, non pas à des êtres friands d'aliments réjouissants ("Robert est gourmand"), mais à des mets dont la consommation est propre à plaire aux gourmands ("un café gourmand"). Cette inversion de sens pollue la publicité et le commentaire médiatique, notamment dans la bouche des candidats et jurés participant aux émissions de compétitions culinaires. La réprobation de l'Académie à ce propos est légitime car il y a là une confusion diamétrale entre le mangeur et le mangé ; entre le sujet et son complément. Son complément alimentaire, bien sûr...

En résumé : Seul un mangeur peut être gourmand. Un plat est bon, savoureux ou succulent. Un plat n'est pas "gourmand" ; il ne peut qu'exciter la gourmandise humaine. Eliminez donc totalement de vos commentaires culinaires le lancinant "c'est gourmand". Et réservez "c'est goûtu" au registre de la blague ; si vous êtes sérieux, dites plutôt :  ça a du goût, ça a bon goût, ça a beaucoup de goût, c'est savoureux, c'est délicieux, etc. Ou tout simplement c'est (très) bon !

*N'est-ce pas, chère Hélène Darroze, qui avez souvent été détrompée par nos soins et ceux de l'Académie française à propos de votre tristement célèbre "goutteux" ou "goûteux", mais n'en avez cure et persistez à donner à votre public une indigestion de ce terme impropre, sans vous inquiéter de faire ainsi étalage d'ignorance quant à votre propre vocabulaire professionnel ?

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vendredi 20 mars 2015

allée Louis de Funès

Si vous flânez dans le huitième arrondissement de Paris du côté de l'allée Louis de Funès nouvellement créée, vous tomberez sur quelque chose de désopilant. Ou de consternant si vous aimez la simplicité. Le pâté de maison y est en chantier, et la mairie de Paris vous annonce l'ouverture prochaine "d'un pôle scolaire" (comprenez : une école) doté d'un "pôle de restauration" (comprenez : un restaurant scolaire, une cantine) et non loin de là, la création imminente  "d'un espace engazonné". En termes moins ridiculement précieux, cela s'appelle une pelouse ou un jardin, n'est-ce pas ma Biche ?

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samedi 28 février 2015

les serious games des jeunes francophones

Il faut le voir pour le croire. Voyez-le ci-contre. Le groupe public de télévision France Télévisions a créé une chaîne éducative, où l'on n'enseigne ni explicitement le français ni ouvertement l'anglais, mais où l'on patauge dans le marais intermédiaire du franglais : serious games (sic) et replay (sic) sont au programme. Et en gras, dans le résumé des contenus de la chaîne. Les expressions jeux éducatifs (alias serious games) et rediffusion (alias replay) existent bien depuis des décennies. Mais justement, tel est leur tort selon les fonctionnaires de l'éducation télévisuelle de France : les termes exacts sont éculés, il faut du sang neuf. Donc du sang franglais, bien sûr.

Que fait le CSA ? Et que fera la nouvelle présidente de France Télévision ?

Sachant que cette estimable personne se targue de promouvoir des concepts comme "le voir ensemble" (sic), au mépris du sens commun et des récentes mises en garde de l'Académie française contre l'emploi de l'expression "le vivre ensemble", on peut craindre qu'une dirigeante à ce point férue de jargon et aussi naturellement prompte au suivisme langagier s'emploie à aggraver le sabotage, et continue à concentrer ses efforts intellectuels sur d'autres aspects de l'ambition qui l'anime de place en place. Puisse l'avenir nous donner tort.

vendredi 20 février 2015

loin s'en faut

Très prisée de certains orateurs politiques et commentateurs publics, l'expression "loin s'en faut" (sic) est une contorsion vide de sens qui résulte de l'hybridation difforme de deux ou trois expressions, toutes parfaitement correctes : loin de là et il s'en faut de beaucoup ou il s'en faut de peu.

On s'étonne que des êtres doués de raison, et ayant pour mission ou pour ambition de régler le fonctionnement de la vie sociale, s'égarent à ce point dans l'absurde et soient à ce point privés de la capacité de s'assurer qu'une formule dont ils se gargarisent possède bien une queue et une tête. Car vraiment,  c'est quoi Monsieur le Sénateur un loin qui s'en faut ? Vous pouvez nous en faire l'analyse grammaticale ? Certes non.

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lundi 16 février 2015

c'est énorme

"Le public il est énorme" déclare sur France Info un basketteur vedette, commettant ainsi trois fautes de français en une seule courte phrase de cinq mots : 1°/ ajout infantile du pronom personnel en doublon du sujet ("la maîtresse elle est gentille", "le public il est énorme") 2°/ absence de prononciation d'une liaison obligatoire en français ("ilê-énorm" au lieu de "ilê-t-énorm") 3°/ emploi inapproprié de l'adjectif énorme.

Dans le vocabulaire des sportifs de haut niveau et des commentateurs de leurs exploits, l'adjectif "énorme" bat tous les records. En tout cas, celui de la fréquence et celui de la niaiserie. C'est le champion des lieux communs. En cas de victoire, il se rabâche dans les médias sous la forme de cette déclaration enthousiaste : "C'est énorme !" Incrédule devant sa propre excellence, le sportif s'ébahit en ces termes : "Ce que j'ai fait, c'est énorme." Et la journaliste abonde avec beaucoup de cœur à l'ouvrage : "Ce que vous avez fait, c'est énorme !" Le choix de ce qualificatif est pourtant une énormité, puisque l'adjectif "énorme" n'est pas laudatif par nature mais péjoratif. Autrement dit, ce n'est pas en principe un compliment mais un reproche. Ce qui est énorme n'est pas immense ni gigantesque ni colossal, c'est-à-dire d'une grandeur imposante et noble. Ce qui est énorme est trop grand, d'une taille critique et même critiquable. Des yeux immenses sont indéniablement beaux, des yeux énormes sont certainement disgracieux.

Ce glissement de sens pourrait s'analyser comme une touche d'autodérision plaisante, si toutefois l'emploi à outrance de cet adjectif énorme ne relevait pas simplement de la maîtrise défaillante du sens des mots, qui caractérise la pratique journalistique en général et particulièrement la langue exténuée du commentaire sportif. Cet univers passionné de combats, où l'on croit aussi que breloque [1] est l'exact synonyme de médaille, avec la même perte de repères entre le noble et le ridicule.

Dans l'hommage de Tony Parker cité en introduction, on ne sait pas exactement quelle est la qualité du public que l'adjectif sportif passe-partout "énorme" est censé exprimer, puisque le contexte de l'entretien indique qu'il ne s'agit pas d'un public nombreux ni d'un public d'obèses. Ben... ilê'énorm. Rien n'est dit donc tout est dit.

[1] Une breloque est un pendentif de pacotille, un bijou de mauvais goût et de peu de valeur. Une médaille est une distinction honorifique de grande valeur.

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jeudi 12 février 2015

évoluer n'est pas jouer

"L'an prochain, Machin-Truc n'évoluera pas en équipe nationale". Ce titre de la presse sportive n'a que deux sens dans notre langue, dont ni l'un ni l'autre, hélas, ne correspondent à la pensée du journaliste. Ce joueur de football n'évoluera pas en équipe nationale ? En français, ou bien cela signifie que l'évolution de Machin-Truc ne l'amènera pas à faire partie l'an prochain de l'équipe nationale ; ou bien que l'on peut prédire qu'il ne fera aucun progrès l'an prochain au sein de l'équipe nationale. Les footeux donnent à cela un troisième sens qui leur est propre : évoluer ou ne pas évoluer est synonyme dans leur esprit de jouer ou ne pas jouer (au football).

Violonistes et pianistes restent fiers de jouer de leur instrument. Les footballeurs professionnels et leurs commentateurs, eux, semblent estimer plus valorisant pour un joueur d'évoluer au foot plutôt que d'y jouer. Sans doute espèrent-ils ainsi se disculper du soupçon de s'adonner avec trop de sérieux, et contre des rémunérations trop grasses, à l'activité purement ludique et délicieusement infantile consistant à pousser un ballon avec les pieds à travers un gazon sous les huées des bandes rivales et les acclamations des potes.

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jeudi 22 janvier 2015

participer à / participer de

La Mission linguistique francophone met en garde contre cette confusion, trop fréquente dans les milieux intellectuels, entre les deux constructions du verbe participer : participer à et participer de ne sont pas interchangeables, et moins encore synonymes. Participer à la fête, c'est y prendre part. Tandis que participer de la fête, c'est en avoir certaines caractéristiques ["les révolutions participent de la fête populaire"] mais ce n'est pas en faire partie ni y participer ni y contribuer.

Le psychiatre et génial mystificateur Jacques Lacan (1901-1981) était passé maître dans l'art d'impressionner ainsi à peu de frais son auditoire en nimbant de fausse profondeur des propos dont le sens échappait à tous grâce à l'emploi de mots de liaison inattendus, de verbes dévoyés, de termes arbitrairement redéfinis. Il en résultait des affirmations de ce type : "le désir est la métonymie du manque à être". Et toc !

Cette obscurité voulue participait à son prestige mais participait de l'escroquerie intellectuelle (1). Ses suiveurs perpétuent la tradition quasi religieusement. D'autres font du charabia à la Lacan sans le savoir, notamment en remplaçant à tort l'expression participer à par la tournure participer de dans un sens inexact.

(1) Le fait que l'obscurité lacanienne participe de l'escroquerie a été démontré notamment par Maria Pierrakos (in La tapeuse m'a dit), François Georges (in L'Effet 'yau de poêle), François Roustang (in Lacan, de l'équivoque à l'impasse) et Jacques Bricmont et Alain Sokal (in Impostures intellectuelles).

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mardi 20 janvier 2015

global et globalisation ou mondial et mondialisation ?

Le réchauffement climatique de notre planète s'appelle en anglais "global warming", parce que l'adjectif anglais global qualifie ce qui se rapporte au globe (terrestre). L'adjectif français global n'a pas ce sens. En français, les termes global, globalité et globalement se rapportent à un tout, mais qui n'est pas la terre entière. En français, ce qui concerne tout le globe terrestre est planétaire ou mondial. Employer "global" pour signifier mondial ou international est donc un anglicisme ; et plus précisément, une faute de traduction banalisée par de médiocres traducteurs professionnels et d'innombrables dilettantes de la traduction exerçant le métier de journaliste ou de dircom.

Il en va de même pour la globalisation (ou globalization) du vocabulaire géopolitique, qui appartient exclusivement à la langue anglaise et s'appelle en français la mondialisation.

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mercredi 14 janvier 2015

exit le Brexit

Forgée outre-Manche, la contraction expéditive des deux mots anglais British (britannique) + exit (sortie) a donné le néologisme Brexit. Dans le jargon du commentaire politique anglais, ce mot-valise désigne le renoncement du Royaume-Uni à faire partie de l'Union européenne ; sa sortie de l'Europe.

Bien qu'un infime minorité de Français connaisse le sens du mot exit, les journalistes de France ont soudain affecté de croire que le mot exit était connu de tous. Avec la précaution des guillemets autour de Grexit (Greece exit) puis de Brexit, les premiers jours seulement.

L'argot de métier - ici l'argot journalistique - est depuis trente ans le jargon qui façonne le français courant. Rarement en le tirant vers la lumière.

L'obscur et vilain petit Brexit a ainsi envahi tout le français médiatique quelques jours à peine après sa divulgation dans les commentaires de la presse anglophone. Pendant une semaine, la presse écrite française nous l'a imposé entre guillemets. Puis sans guillemets en moins d'un mois. Tant pis pour qui n'avait pas eu le nez rivé sur les débats politiques à la télé ni la une des journaux. Faut suivre. Pas de place à l'ère numérique pour les traînards du jargon médiatique anglomane.

La Mission linguistique francophone analyse différemment les choses : tous les professionnels du commentaire politique qui ont adopté, en français, le terme d'argot politique anglais Brexit (et son acolyte Grexit pour exprimer l'éjection de la Grèce) sont à classer dans la catégorie des professionnels de la communication les moins compétents dans le maniement de leur propre langue. Donc les moins compétents tout court, dans la mesure où la langue est l'outil premier de la communication.

Inversement, ceux qui s'émeuvent de suivisme anglomane outrancier qui entache la communication des médias francophones ne méritent ni moquerie ni mépris.

C'est pourquoi la Mission linguistique francophone met officiellement en garde les journalistes francophones contre l'emploi du terme d'argot de métier anglophone Brexit qui n'a pas sa place dans la langue française, dans la mesure où il est à la fois étranger à sa syntaxe, à son vocabulaire et à son usage en matière de néologie.

SYNTAXE
• Primo : en français, l'adjectif qualifiant la nationalité est placé après le mot qu'il qualifie (nationalité italienne, étudiant chinois, république française) et non devant comme il l'est dans British exit. British exit est donc un anglicisme pur et dur, et sa contraction en Brexit le durcit encore.

• Secundo : le principe de l'agglutination de syllabes pour exprimer une idée n'existant pas sous forme de terme unique - et exigeant donc en français l'association d'un nom et d'un adjectif ou d'un nom et d'un complément - ce principe appelé "agglutination" est intrinsèque au hongrois, au coréen, au japonais, au malgache et au basque, et dans une moindre mesure à l'allemand et à l'anglais, mais il est totalement étranger au français. Du moins l'était-il avant le travail de sape de leur propre langue négligemment entrepris depuis le début du XXe siècle par les professionnels de la communication (orateurs politiques, journalistes, enseignants, publicitaires) les moins compétents en matière de maniement de la langue mais parfois les plus influents cependant.

VOCABULAIRE
La syllabe Br- ne qualifie jamais en français ce qui est britannique. Le français emploie pour cela deux préfixes : anglo- et plus rarement britannico-.

Le verbe latin exit ("il ou elle sort") est employé comme substantif par les anglophones pour désigner une sortie, voire une sortie de secours (emergency exit, exit sign). C'est dans ce second sens précis que l'emploient outre-Manche les partisans de la rupture avec l'Europe. Aucun journaliste français ne l'a souligné à ce jour, probablement parce qu'aucun ne s'en est avisé, trop affairé à ressasser cet anglicisme jargonnant sans bien en comprendre la subtilité.

USAGE
Le français est pollué depuis la fin du XXe siècle par des inepties mercatiques nées de contractions irréfléchies, qui ne lui sont pas naturelles. Certaines sont des contractions grammaticales (la relation clients, au lieude relation avec les clients ou relation comerciale) ; d'autres sont des contractions syllabiques. Ainsi le téléthon (contraction, opérée aux USA, de quelques syllabes de télévision et de marathon). En français, "un téléthon", ce serait un thon à distance... pas un marathon télévisuel, qui pourrait se dire télémarathon, avec beaucoup d'indulgence...

Rendus aveugles et sourds à l'ineptie de l'adoption de "thon à distance", voilà nos amis journalistes de France et de Navarre mûrs pour l'adoption du "brexit", sans considération pour le génie propre à chaque langue, dont la leur.

Les esprits fins, ni trop paresseux de la plume ou du gosier ni trop suivistes, laisseront toute évocation d'un brexit aux Britanniques, et commenteront avec leurs propres mots l'intention de la Grande-Bretagne de quitter l'Europe. Merci d'avance.


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mercredi 7 janvier 2015

certificat de niais sens

La mode des éco-ceci, éco-cela rend les communicants un peu fous... Ou au moins, un peu niais à leurs heures. Pas davantage que les moutons de Panurge, mais juste autant.

Ainsi dans la description d'un grand hôtel parisien sur son site internet lit-on qu'il est en Europe "le premier hôtel Eco-certifié" (sic). Bravo. Mais pourquoi affubler semblable jargon de trois fautes d'orthographe d'un seul coup ? Quitte à se flatter d'employer ce néologisme, et quel qu'en soit le sens creux, autant ne pas y ajouter les trois bévues que voici : 1/ pas de majuscule en français aux adjectifs (pas même dans Directeur général ni dans Académie française) ; 2/ pas de trait d'union entre un tel préfixe et son radical (on écrit écologie et non éco-logie ; idem pour écocertifié) ; 3/ contrairement à ce qu'on croit souvent, les majuscules ne sont pas dispensées d'accent ["les accents on pleine valeur orthographique en français, y compris sur les majuscules", Acad. fr.]. Mais cette troisième faute se corrigera d'elle-même quand vous aurez corrigé la première.

PS : L'organisme qui veille à faire connaître ce genre de certifications fumeuses y perd tellement son latin que, dans sa communication écrite, il évoque d'un côté l'éco-labellisation et de l'autre les écolabels. Faut choisir, camarades. En l'occurrence, faut choisir de renoncer au trait d'union.

Illustration : détail du grand hôtel en question ; architecte : Edouard François