samedi 28 février 2015

les serious games des jeunes francophones

Il faut le voir pour le croire. Voyez-le ci-contre. Le groupe public de télévision France Télévisions a créé une chaîne éducative, où l'on n'enseigne ni explicitement le français ni ouvertement l'anglais, mais où l'on patauge dans le marais intermédiaire du franglais : serious games (sic) et replay (sic) sont au programme. Et en gras, dans le résumé des contenus de la chaîne. Les expressions jeux éducatifs (alias serious games) et rediffusion (alias replay) existent bien depuis des décennies. Mais justement, tel est leur tort selon les fonctionnaires de l'éducation télévisuelle de France : les termes exacts sont éculés, il faut du sang neuf. Donc du sang franglais, bien sûr.

Que fait le CSA ? Et que fera la nouvelle présidente de France Télévision ?

Sachant que cette estimable personne se targue de promouvoir des concepts comme "le voir ensemble" (sic), au mépris du sens commun et des récentes mises en garde de l'Académie française contre l'emploi de l'expression "le vivre ensemble", on peut craindre qu'une dirigeante à ce point férue de jargon et aussi naturellement prompte au suivisme langagier s'emploie à aggraver le sabotage, et continue à concentrer ses efforts intellectuels sur d'autres aspects de l'ambition qui l'anime de place en place. Puisse l'avenir nous donner tort.

vendredi 20 février 2015

loin s'en faut

Très prisée de certains orateurs politiques et commentateurs publics, l'expression "loin s'en faut" (sic) est une contorsion vide de sens qui résulte de l'hybridation difforme de deux ou trois expressions, toutes parfaitement correctes : loin de là et il s'en faut de beaucoup ou il s'en faut de peu.

On s'étonne que des êtres doués de raison, et ayant pour mission ou pour ambition de régler le fonctionnement de la vie sociale, s'égarent à ce point dans l'absurde et soient à ce point privés de la capacité de s'assurer qu'une formule dont ils se gargarisent possède bien une queue et une tête. Car vraiment,  c'est quoi Monsieur le Sénateur un loin qui s'en faut ? Vous pouvez nous en faire l'analyse grammaticale ? Certes non.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

lundi 16 février 2015

c'est énorme

"Le public il est énorme" déclare sur France Info un basketteur vedette, commettant ainsi trois fautes de français en une seule courte phrase de cinq mots : 1°/ ajout infantile du pronom personnel en doublon du sujet ("la maîtresse elle est gentille", "le public il est énorme") 2°/ absence de prononciation d'une liaison obligatoire en français ("ilê-énorm" au lieu de "ilê-t-énorm") 3°/ emploi inapproprié de l'adjectif énorme.

Dans le vocabulaire des sportifs de haut niveau et des commentateurs de leurs exploits, l'adjectif "énorme" bat tous les records. En tout cas, celui de la fréquence et celui de la niaiserie. C'est le champion des lieux communs. En cas de victoire, il se rabâche dans les médias sous la forme de cette déclaration enthousiaste : "C'est énorme !" Incrédule devant sa propre excellence, le sportif s'ébahit en ces termes : "Ce que j'ai fait, c'est énorme." Et la journaliste abonde avec beaucoup de cœur à l'ouvrage : "Ce que vous avez fait, c'est énorme !" Le choix de ce qualificatif est pourtant une énormité, puisque l'adjectif "énorme" n'est pas laudatif par nature mais péjoratif. Autrement dit, ce n'est pas en principe un compliment mais un reproche. Ce qui est énorme n'est pas immense ni gigantesque ni colossal, c'est-à-dire d'une grandeur imposante et noble. Ce qui est énorme est trop grand, d'une taille critique et même critiquable. Des yeux immenses sont indéniablement beaux, des yeux énormes sont certainement disgracieux.

Ce glissement de sens pourrait s'analyser comme une touche d'autodérision plaisante, si toutefois l'emploi à outrance de cet adjectif énorme ne relevait pas simplement de la maîtrise défaillante du sens des mots, qui caractérise la pratique journalistique en général et particulièrement la langue exténuée du commentaire sportif. Cet univers passionné de combats, où l'on croit aussi que breloque [1] est l'exact synonyme de médaille, avec la même perte de repères entre le noble et le ridicule.

Dans l'hommage de Tony Parker cité en introduction, on ne sait pas exactement quelle est la qualité du public que l'adjectif sportif passe-partout "énorme" est censé exprimer, puisque le contexte de l'entretien indique qu'il ne s'agit pas d'un public nombreux ni d'un public d'obèses. Ben... ilê'énorm. Rien n'est dit donc tout est dit.

[1] Une breloque est un pendentif de pacotille, un bijou de mauvais goût et de peu de valeur. Une médaille est une distinction honorifique de grande valeur.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE, CLIQUEZ ICI

jeudi 12 février 2015

évoluer n'est pas jouer

"L'an prochain, Machin-Truc n'évoluera pas en équipe nationale". Ce titre de la presse sportive n'a que deux sens dans notre langue, dont ni l'un ni l'autre, hélas, ne correspondent à la pensée du journaliste. Ce joueur de football n'évoluera pas en équipe nationale ? En français, ou bien cela signifie que l'évolution de Machin-Truc ne l'amènera pas à faire partie l'an prochain de l'équipe nationale ; ou bien que l'on peut prédire qu'il ne fera aucun progrès l'an prochain au sein de l'équipe nationale. Les footeux donnent à cela un troisième sens qui leur est propre : évoluer ou ne pas évoluer est synonyme dans leur esprit de jouer ou ne pas jouer (au football).

Violonistes et pianistes restent fiers de jouer de leur instrument. Les footballeurs professionnels et leurs commentateurs, eux, semblent estimer plus valorisant pour un joueur d'évoluer au foot plutôt que d'y jouer. Sans doute espèrent-ils ainsi se disculper du soupçon de s'adonner avec trop de sérieux, et contre des rémunérations trop grasses, à l'activité purement ludique et délicieusement infantile consistant à pousser un ballon avec les pieds à travers un gazon sous les huées des bandes rivales et les acclamations des potes.

CLIQUEZ ICI POUR ACCEDER AU SITE DE LA MISSION LINGUISTIQUE FRANCOPHONE