jeudi 5 mai 2016

lettre ouverte à tout proviseur en délicatesse avec son nom de fonction


Mesdames et Messieurs les proviseurs,

Le 10 octobre 2014, l'Académie française a publié une déclaration solennelle et très circonstanciée, rappelant à toutes et à chacun que : " des formes telles que professeure, recteure, auteure, ingénieure, procureure, chercheure, etc, constituent de véritables barbarismes."

C'est donc avec étonnement et contrariété que nous voyons des proviseurs contents de se parer du titre de "proviseure" (sic), bien que cette féminisation mal ficelée soit éprouvée par la seule autorité linguistique incontestée en matière d'usages francophones.

Ce n'est pas mener un combat d'avant-garde que de commettre cette faute d'orthographe tout en étant parée de l'autorité pédagogique d'un chef d'établissement du second degré. C'est au contraire donner l'exemple du mépris de sa propre langue - non dans la féminisation de son titre s'il peut l'être, mais dans la manière irréfléchie de le féminiser.

Nous avons scrupule à rappeler à des recteurs exaltés et à de fins lettrés que "professeure" et "proviseure" sont formellement des barbarismes (cf. Acad. fr.).

Mais nous n'avons qu'enthousiasme à souligner que les féminins en -eur n'ont aucun besoin d'un e final pour s'affirmer ! Valeur, grandeur, ardeur, chaleur, hauteur, largueur, couleur, etc. Nul n'a connaissance de responsables pédagogiques qui poussent leur élèves à les écrire dans leurs copies "valeure, grandeure, chaleure, etc". Dès lors, qui peut donc s'acharner, en sa qualité de recteur, de proviseur ou de professeur, à affubler avec beaucoup d'inconséquence les mots proviseur, professeur et recteur, d'un -e qui les exclut du champs lexical de notre langue et induit les lycéens en erreur sur la validité de cette coquetterie orthographique inappropriée ?

Quant aux quelques recteurs qui s'égarent à ordonner que cette faute soit commise - dans la vie administrative sinon dans les copies d'examen, bien sûr - ils incarnent le dévoiement de l'autorité. C'est alors droiture que de ne pas se plier à leurs injonctions abusives, et que de les contredire ouvertement, comme nous le faisons ici.

Ce message sera sans doute reçu avec goguenardise par les proviseurs fourvoyés dans la cacographie de leur nom de fonction et le maniement approximatif de leur langue de travail. C'est désolant. Car comment expliquer à des adolescents la notion d'autorité si un chef d'établissement ne se plie pas à celles qui régissent son activité - en l'occurrence l'autorité de l'Académie pour ce qui est des barbarismes à écarter de la communication publique ?*

Sincèrement,

Miss L.F.

* Des circulaires ont circulé et circulent parfois encore qui ordonnent aux subalternes de propager activement cette faute de français et quelques autres. Citons par exemple la circulaire d'une physicienne nommée Florence Robine, alors rectrice de l'Académie de Créteil, quelques mois avant que l'Académie française la contredise sans ambages : "(vous devez) veiller désormais à dire et écrire, s’agissant d'une femme : directrice, inspectrice, rectrice, professeure, proviseure" (sic).

Dans cette liste pauvre en discernement sont amalgamés termes corrects (féminins en -trice) et incorrects (féminins en -eure au lieu de -eur). Tout cela dans une même injonction militante qui voudrait annexer la voyelle muette -e de fin de mot comme un apanage des femmes voire du féminisme, puisque tel est le fin mot de l'histoire. Dans cet esprit, il serait urgent que les hommes cessent de s'arroger des termes féminins comme personne, vedette, victime ou ordure, et que l'on veille "désormais" à en faire des persons, des vedets, des victims et des ordurs. Madame Robine a omis d'en donner instruction ; ou peut-être ses méditations sur la cohérence de la langue n'avaient-elles pas encore abordé la question de l'égalité de traitement entre les hommes et les femmes dans la politisation de l'orthographe et de la syntaxe au moyen du -e muet ?

Il est à noter que la Mission linguistique francophone, pour sa part, milite exclusivement pour que le français ne soit pas trop maltraité par des élites - ou se percevant comme telles - sourdes à leur propre langue et aveugles à ce qui participe à son harmonie.

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dimanche 1 mai 2016

autant pour moi ou au temps pour moi ?

La forme sensée de l'expression en question est bien "autant pour moi", et non "au temps pour moi", comme certains le soutiennent.

"Autant pour moi !" était à l'origine une sorte d'interjection militaire, par laquelle un supérieur reconnaissait devant ses subalternes une bévue - et initialement, une injustice - qu'il avait commise. Par ces mots, il s'attribuait fictivement, en signe de contrition et de bonne foi, le même quantum de sanction que ce qu'il eut infligé à un subordonné pareillement pris en faute (autant de pompes, autant de jours de consigne ou d'arrêts de rigueur, autant de kilos de patates à éplucher, autant de centimètres de remontée de bretelles, autant de coups de pieds au cul qui se perdent) : "autant pour moi !", s'exclamait-il et s'exclame-t-il encore.

Contrairement à une rumeur qui va se propageant dans certains dictionnaires de difficultés du français, et jusque sur les bancs de l'Académie française, il ne s'agit nullement d'une affaire de temps musical ni de défilé militaire. Selon cette explication compliquée dont nul bidasse n'a le souvenir, l'homme de base d'une colonne en défilé, ayant commis une erreur de marche au pas, se redonnerait la mesure en lui-même ("1 ! 2 !") et clamerait à ses camarades, par-dessus l'autorité de ses supérieurs : "au temps pour moi !", par référence au temps du solfège (cf. valse à trois temps). Ce qui n'est conforme ni à la langue musicale ni à la langue militaire ni au français courant. Ce n'est pas davantage plausible au regard du règlement militaire qui impose très strictement, et depuis toujours, le silence absolu dans les rangs - a fortiori aux bidasses qui commettent un impair ! La question est cependant toujours disputée. Ce qui est le propre des faux bruits à succès.

Ce faux bruit est entériné çà et là par de grands éditeurs lexicographiques qui ont sans doute été dispensés d'étudier le solfège puis exemptés de service militaire. En leur temps.

NDA : En musique comme en chorégraphie, on dit "sur le temps", et non "au temps", en précisant lequel (sur le temps fort, sur le temps faible, le temps précédent, le temps suivant, le premier, le deuxième, etc), sans quoi personne ne sait où se retrouver.

[Cet article a déjà été publié sur ce site le 19 mars 2009. Constatant que le débat se ravive, le comité éditorial de la Mission linguistique francophone remet l'article sur le dessus de la pile...]

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