dimanche 24 juillet 2016

scandalistes et esclandriers

Zorro œuvrait à couvert : pleutre le jour, héros la nuit. Son courage physique se doublait du courage moral de supporter le mépris de ceux-là même qu'il défendait. Zorro était un moraliste en action, inactif en apparence.

Prodigieuse abnégation. Mythe admirable.

D'autres moralistes - moins héroïques mais aussi moins fictifs - défendent au contraire en plein jour et sabre au clair leur vision généreuse de la vie sociale. Il en résulte souvent pour eux des frictions publiques ou privés avec le grand nombre de ceux qui placent au contraire leurs propres droits très au-dessus de leurs devoirs, leur importante personne ou leur petit clan plus haut que le reste des humains, leur quiétude au-dessus de tout, et fuient dès qu'ils entendent exhorter à la bonté ou appeler au secours, tels de petits Zorro en négatif - estimables en apparence, méprisables en secret.

Les frictions sociales sont inévitables entre les partisans d'une bienveillance mutuelle active, attentionnée, parfois militante, parfois périlleuse, et les partisans du chacun pour soi - ceux que Chamfort [1741 - 1794] appelait "les faibles", non pour les plaindre mais pour les décrire aussitôt comme "les troupes légères de l'armée des méchants"...

Quand ces frictions interpersonnelles s'accompagnent de réactions véhémentes de l'une ou l'autre des parties, elles prennent des noms comme scandale ("faire un scandale", "faire du scandale"), éclat ("faire un éclat"), esclandre ("faire un esclandre").

Contrairement à d'autres langues, le français est dépourvu de mot pour désigner ceux qui "font un scandale" ou ont la réputation de "faire du scandale" plus souvent que d'autres, que ce soit à bon ou mauvais escient. La Mission linguistique francophone propose de combler cette lacune par deux néologismes distincts.

D'une part, le substantif "scandaliste" [une/un scandaliste], forgé sur le modèle de moraliste, activiste, arriviste, polémiste, duelliste, etc.

Selon le point de vue du locuteur et le profil de l'intéressé, le mot scandaliste sera péjoratif ("les paranoïaques sont souvent des scandalistes compulsifs") ou indulgent, voire laudatif ("Gandhi fut un scandaliste admirable, que personne n'est parvenu à museler").

D'autre part, "esclandrier" [un esclandrier / une esclandrière], moins fort et dépourvu de connotations morales. Esclandrier désignera le protagoniste d'un esclandre, quel que soit le rôle qu'il y tient ("La police municipale a été appelée pour séparer deux esclandriers").


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mercredi 13 juillet 2016

dataroom et meet-up au Grand Paris

L'établissement public de la Métropole du grand Paris s'est doté d'un site internet dont les intitulés vomissent la langue française avec une âpreté désolante. Jugez plutôt ce que la capitale élargie du monde francophone vous donne à lire comme titres de rubriques dans sa version française : dataroom, meet-up, agenda.

Agenda peut sembler irréprochable, si ce n'est que le mot est ici utilisé dans l'acception anglophone du terme. Ce n'est pas le petit carnet que l'on promène sur soi pour y noter ses rendez-vous (ce qui est l'unique sens de du mot agenda en français). C'est the agenda : le programme des activités à venir, l'ordre du jour, la liste des points à aborder. Mais on pourrait ne rien trouver à redire à cette métonymie [ métonymie = boire un verre au lieu de boire le contenu d'un verre] si elle ne venait pas corroborer le constat d'un snobisme anglomane omniprésent par ailleurs.

Car avec meet-up et dataroom, l'ambiguïté n'existe pas : c'est de l'anglais pur et simple, dépourvu de sens voisin en français. Cette communication négligente et pédante est supposée servir le dessein qui anime cet établissement public : faire plus amplement rayonner la capitale française.

C'est vachement bien parti, mon kiki.

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mardi 12 juillet 2016

hubs et clusters au Grand Paris

Dans les messages publics de l'établissement public de la Métropole du grand Paris, nous ne sommes pas seulement orientés à contre-sens vers la dataroom et le meet-up, il est aussi question de hubs, de clusters, de coworking, de tout ce qui se fait de plus exaspérant comme jargon irréfléchi et suiviste chez les tenants du style m'as-tu-vu-sortir-de-mon-école-de-management.

Les constructions grammaticales autour de ces anglicismes forcenés achèvent de saccager notre langue : "ce document sera mis sur la dataroom", nous informe-t-on. Comprenne qui pourra. Une "(data) room" étant une salle (de données), on ne saurait placer quoi que ce soit "sur" une dataroom mais peut-être dans la salle en question ? Ne cherchons pas la petite bête, ne soyons suspects ni de purisme ni de passéisme : à l'heure où l'on se targue d'habiter "sur Paris" (quelle envergure il faut pour cela, pour habiter SUR une ville !) au lieu d'habiter naturellement à Paris ou dans Paris, il est peu surprenant que d'éminentes personnes publiques en complète déroute linguistique vous rangent des documents SUR une salle et non dans une salle. D'autant qu'ils vous le disent en anglais, langue qu'ils maîtrisent encore plus pitoyablement que le français.

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mardi 5 juillet 2016

fuiter : un cas d'inceste barbare




Non, un homme politique ne laisse pas "fuiter" une information dans la presse. Il la laisse échapper, il la laisse filtrer, parfois même il la distille ou il la divulgue.

Quand un parent et son enfant font ensemble un autre enfant, cela procède de l'inceste. Le résultat n'est pas toujours heureux. Il existe des incestes dans la famille des mots, et les anomalies génétiques n'y sont pas moins affligeantes.

Par exemple : le verbe FUIR engendre le substantif FUITE. Quand des journalistes accouplent le parent FUIR et son enfant FUITE, ils enfantent sans vergogne le verbe FUITER (sic), dont le caractère dégénéré n'échappe qu'à eux... 

La Mission linguistique francophone s'est émue de cette monstruosité sémantique dès son apparition publique, en janvier 2008. Quatre ans plus tard, le 2 février 2012, l'Académie française nous a suivis et a insisté pour que les journalistes chassent de leur esprit le barbarisme fuiter (sic), le gomment de leur jargon et s'en tiennent à des formulations ayant recours au mot fuite dans son sens figuré, chaque fois qu'ils voudraient exprimer le fait qu'une information confidentielle a surgi du secret jusqu'à leurs oreilles.

Une petite décennie plus tard, le monstre "fuiter" s'est au contraire installé sans guillemets dans la presse écrite. Il entre déjà dans les dictionnaires, avides d'entériner ces aberrations pour permettre à leurs services commerciaux de claironner l'entrée de mots effarants dans leurs nouvelles éditions, sans même prendre la précaution d'indiquer que le terme est critiqué.

Peu importe, en effet, qu'il s'agisse de néologismes difformes rejetés avec clairvoyance par les francophones n'ayant pas encore perdu l'instinct de leur propre langue. Les tenants d'une langue intelligente et claire sont tous de ramassis des vieux cons et de jeunes bornés, c'est bien connu. Tandis qu'un vocabulaire torturé par des professionnels de la langue incapables de se souvenir qu'une fuite résulte du fait de fuir et non de fuiter (sic), ça c'est du progrès ! Ben non.

PS : L'Académie française rappelle que le néologisme difforme "fuiter" est d'autant plus inutile que l'on utilise depuis longtemps le verbe filtrer dans ce sens figuré : telle information secrète a filtré. Mais c'est demander beaucoup d'efforts synaptiques à certains que de les obliger à retrouver un lien entre deux mots de sens commun dont les radicaux sont différents. Ainsi de moins en moins de francophones disent-ils qu'ils visent une cible, préférant généralement cibler une cible.

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vendredi 1 juillet 2016

sur un ton comminatoire

La plupart des dictionnaires disponibles sur internet donnent mot pour mot la même définition de l'adjectif comminatoire, appliqué à la manière de s'exprimer. "Qui a le caractère d'une menace ; menaçant. Style comminatoire, ton comminatoire."

La nature exacte de la menace contenue en français courant dans la notion de ton comminatoire mérite d'être précisée : c'est un ton qui ne souffre pas la discussion ; un ton cassant de supérieur à subalterne ; le ton sur lequel on donne sèchement un ordre dont l’inexécution sera sanctionnée.

Ce n'est pas la menace du maître-chanteur ni du tueur à gages. C'est une menace de chef. Et c'est bien ce qui rend insupportable le ton comminatoire employé par qui n'est pas notre chef.

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