mercredi 25 janvier 2017

morbide, sordide et macabre

Parce que sa première syllabe est homonyme du mot mort, l'adjectif morbide est souvent employé par erreur pour désigner ce qui se rapporte à la mort, ce qui évoque des idées de mort. De même, en raison de la rime très riche qui les rapproche, les sens des adjectifs morbide et sordide sont fréquemment confondus.

Or, ce qui est morbide se rapporte à la maladie et non à la mort (du latin morbidus : malsain ou maladif). Ce qui est sordide n'est pas maladif mais d'une repoussante bassesse.

Ce qui apporte la mort est mortifère ou mortel. Ce qui évoque la mort ou s'y rapporte, ce qui se veut familier de la mort n'est pas morbide ni sordide mais macabre.

Les idées morbides ne sont donc pas des idées de mort, mais des idées malsaines. Parmi lesquelles peuvent apparaître éventuellement des idées de mort (mort d'autrui ou suicide), qui sont alors des idées macabres.

C'est bien parce que les concessions faites, parfois stoïquement, à l'idée de mort sont hâtivement jugées repoussantes et malsaines qu'elles sont tenues un peu vite pour sordides ou morbides.

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dimanche 15 janvier 2017

chargés d'être en charge

Remplacée par la tournure fautive "être en charge de" (sic), une expression française anodine est en train de disparaître : être chargé de (telle ou telle responsabilité professionnelle, associative, élective, etc). Il existe bien encore des Chargés de mission, dont la fonction tire son nom du fait qu'ils soient chargés d'une mission. Mais, oublieux d'une étymologie aussi limpide, ils se présentent le plus souvent aujourd'hui comme étant "en charge de" leur mission.

Cette erreur s'est installée en français dans le milieu des années 1990 et n'en repart plus.

Une fois encore, il s'agit d'une mauvaise traduction anglophone [l'anglais "to be in charge of" signifie "être chargé de"], infiltrée en français sans que les défenses immunitaires de notre langue vivante aient joué leur rôle : rédacteurs en chef et secrétaires de rédaction qui ne corrigent pas un titre, une légende ou un intertitre ; directeurs de la communication et chefs de cabinet qui laissent filer cette faute sans même la remarquer dans un communiqué ou un organigramme... Il n'en faut pas plus pour que le français se disloque de place en place et que le participe passif du verbe charger [être chargé] disparaisse.

Pataugeant complètement dans ce bouillon d'inculture, certains services de l'État estiment même "avoir en charge" un certain nombre d'actions. Ce qui ne se peut pas en bon français ; tout juste peuvent-ils "avoir la charge" desdites actions. Mais la vérité est qu'ils en sont chargés, tout simplement.

En français, un véhicule peut être en charge, voire en surcharge (cf illustration), une batterie électrique peut être en charge, mais ni un individu ni une institution ne sont "en charge" : ils sont chargés de faire ce qu'ils font.

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jeudi 12 janvier 2017

halte à la confusion entre "vous" et "je"


Combien d'années d'études brillantes et d'examens difficiles, combien de prodiges d'arrivisme il faut avoir réussis pour se retrouver président ou directeur général d'institution du service public ! On s'étonne d'autant plus des égarements grammaticaux et sémantiques les plus ineptes qui sont avalisés par ces gens admirables dans les messages émis par les organismes dont ils ont obtenu la responsabilité.

L'un de ces égarements connaît une vogue sournoise dont attestent, par exemple, les messages émis par d'innombrables sociétés de service public de premier plan comme la RATP ou les offices de gestion des logements à loyers modérés des villes de Caen, de Paris ou des départements du Rhône ou du Tarn.

Les unes comme les autres se sont dotées de dirigeants et de communicants affectant de croire que le pronom personnel convenable pour s'adresser à quelqu'un n'est ni tu (singulier de proximité) ni vous (pluriel de nombre ou de politesse). Faisant fi de ce seul choix possible dans notre conjugaison - deuxième personne du singulier ou deuxième personne du pluriel - ces organismes s'adressent désormais à leurs usagers en les interpellant à la première personne du singulier - je - même quand les destinataires du message se comptent par millions. Exactement comme on le fait avec les très jeunes enfants ou ceux que l'on appelait jadis des arriérés mentaux. "Je vais mettre mes jolies bottes ?" dit l'adulte attendri par l'incapacité du petit à s'exprimer de façon plus élaborée et l'aidant à enfiler ses jolie bottes.

Rien d'attendri ni d'attendrissant dans le fait que PARIS HABITAT, la RATP, L'ASSISTANCE PUBLIQUE-HOPITAUX DE PARIS [qui vous remettra noir sur blanc "Ma pochette de sortie" au lieu de votre pochette de sortie ou une pochette de sortie] et une foule d'autres institutions du service public nous croient pareillement immatures et s'adressent désormais à nous dans le même registre infantilisant et en recourant aux même substitutions grammaticales : je, mon, ma, mes étant désormais de règle dans leurs messages à la place de tu, ton, ta, tes, vous, vos.

Le commerçant s'adressant jadis à son client à la troisième personne à la manière italienne ("il veut quoi, le monsieur ?") faisait aimablement sourire. Mais l'office d'HLM du Rhône avec son fléchage institutionnel "Je suis locataire" ou Paris Habitat proposant à ses locataires de consulter "mon compte (de) locataire"* ou la RATP affichant au fronton de ses bus "Je monte, je valide", nous parlent comme à des demeurés ou des bambins et se comportent eux-mêmes en psychotiques incapables de distinguer soi d'autrui.

Le pire, c'est que tout cela est mûrement réfléchi : infantilisons-les tous, ils ne méritent que ça. Vraiment?

* Non contents de confondre "mon" et "votre", les rédacteurs de cet intitulé sabotent la syntaxe : puisque "locataire" qualifie manifestement le compte, et sachant que "locataire" n'est pas un adjectif, la simple juxtaposition "compte locataire" n'est pas admise en français, contrairement à l'anglais. Ce charabia "mon compte locataire" vise à décrire soit votre compte locatif (adjectif correct) soit votre compte de locataire (complément de nom correct).

mardi 10 janvier 2017

sur support papier

Le mot papier n'est pas un adjectif. Les formules l'employant comme tel sont donc des barbarismes à proscrire.

Le français connaît les industries papetières (industries du papier), les cocottes en papier et les corbeilles à papiers, mais ne connaît pas les documents papiers (sic), les versions papier (sic), les annuaires papier (sic) ni les choses "papier" d'une manière générale.

L'article ci-après a été publiée en mai 2011, après une première observation parue début 2009. Mais la manie du "support papier" et des "versions papier" s'étant aggravée jusqu'à devenir paroxystique [on disait jadis paroxyntique, et l'on peut dire aussi paroxysmique], nous replaçons cette mise en garde sur le dessus de la pile de nos papiers...

Le vocabulaire le plus simple est perdu de vue en même temps que le jargon s'hypertrophie. La syntaxe s'en détache par lambeaux.

Dans les administrations - et par contagion dans la vie courante - on assiste à la mutation du mot papier en une sorte d'adjectif invariable. Un terme sans statut grammatical précis, accolé à divers autres pour exprimer l'idée de documents palpables et lisibles à l'œil nu, par opposition à ceux dont la lecture exige un écran informatique. Par un excès de précision irréfléchi doublé d'un viol de la syntaxe, on ne nous demande plus de remplir un imprimé ni de fournir nos papiers, on nous demande de transmettre un document "sur support papier". En français pas encore tout à fait fou, cela se dit simplement un document sur papier.

Sachant que le papier est par nature un support, il est étrange de le préciser, comme il serait étrange de voyager "en véhicule voiture" ou de réclamer "un récipient verre d'eau" pour se désaltérer. Cette redondance fautive a pour nom périssologie. La périssologie est la griserie à laquelle succombent les chefs de service passionnés de "support papier".

On trouve aussi cette faute non moins affligeante, consistant à exiger la transmission de documents "sous format papier A4". Le papier n'est pas un format mais une matière. Et l'expression "sous format" n'a aucun sens en français. Elle résulte du télescopage des notions de forme (sous forme imprimée) et de format (en grand format ; au format légal), dans des esprits que les aberrations du français médiatique et administratif ont totalement déboussolés en matière de choix des prépositions et de construction de membres de phrases. Les termes sont amalgamés en une pâte (à papier ?) sans ordre logique, et les mots de liaisons sont choisis à la loterie.

Apparemment, ces contorsions ineptes de la syntaxe et du vocabulaire n'effraient pas grand monde mais fascinent, au contraire, comme la danse du serpent venimeux.

*

Mise à jour : début 2017, l'absurdité monte d'un cran avec l'apparition, dans des appels d'offres émanant d'administrations publiques, de ce galimatias : dossier à remettre "sous support papier". Non, il ne s'agit pas d'empaqueter le dossier avec du papier (cf. "sous enveloppe cachetée") mais de le remettre sous forme imprimée et donc sur papier. Deux formulations irréprochables dont l'hybridation intempestive produit l'aberration précitée.

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