vendredi 31 mars 2017

les personnels de l'entreprise face aux publics du musée


"Les publics", "les personnels" : la préciosité et le dogmatisme s'allient ici pour nier l'existence en français d'un singulier général. Celui grâce auquel nous aimons le bon vin, allons faire bronzette en été et voyageons par le train. Alors qu'il existe certes une multitude de bons vins, plus d'un été dans nos vies et plus d'un train dans nos voyages.
 
Dans une sorte d'entomologie sociale de mauvais aloi, épinglant chaque sous-groupe humain selon sa spécificité, la langue syndicale et celle du tourisme sont tombées tacitement d'accord pour imposer peu à peu dans le discours des pluriels vains. En France, plus un musée ne reçoit du public. Tous reçoivent désormais des publics.

Cette habitude de morceler en un pluriel superflu un terme désignant un groupe composite est récente dans le secteur du tourisme et de la culture, mais déjà ancienne dans le vocabulaire de l'entreprise. C'est peu après mai 1968 que les Directeurs du personnel se sont trouvés confrontés aux revendications des personnels. Sans doute parce que ce n'étaient pas les mêmes délégués du personnel qui défendaient les intérêts des cadres et ceux des ouvriers, des fraiseurs et des comptables, etc.

Dans le cas de la culture et du tourisme, la justification avancée par les promoteurs de cette mode de l'accueil des publics est la suivante : les handicapés (pardon : "les personnes en situation de handicap") ne se confondent pas avec les valides ; et les enfants (pardon "les scolaires") sont un autre public que les adolescents, les bébés ou les adultes, eux-mêmes dignes d'être subdivisés en séniors, actifs, chômeurs, journalistes, enseignants, touristes, chercheurs, membres de comités d'entreprise, militaires ou fonctionnaires civils. Et parmi les fonctionnaires civils, n'oublions pas de distinguer le public purement composé d'employés des collectivités territoriales et le public regroupant exclusivement des membres de la fonction publique d'État... Comme si toutes ces composantes n'étaient pas unifiées par un même statut : celui de visiteur actuel ou potentiel du musée. Celui de membres du public, dans toute son inéluctable diversité.

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Illustration : en ces temps difficiles pour la Guyane, un insecte de Guyane française, d'une beauté difficilement surpassable. 

dimanche 26 mars 2017

les mal logés et leur logement désolant

À l'heure où la difficulté de se loger dignement atteint un degré critique pour une frange toujours plus large de la population mondiale, le débat francophone sur les mal logés dérive vers un débat sur le mal-logement (sic). Le fléau se double alors d'une maladresse.

L'invention du terme mal-logement reflète une très mauvaise maîtrise des mécanismes de la langue française, qu'il s'agisse de syntaxe, de sémantique ou d'orthographe.

Sur le plan orthographique, le trait d'union est injustifié : en français, le manque d'adresse est maladresse et non "mal-adresse" ; le contraire de la bienveillance est la malveillance et non la "mal-veillance" ; une denrée putride est malodorante et non "mal-odorante" ; etc. Pour ne pas contredire les règles orthographiques du français, il faudrait donc écrire ainsi ce néologisme : mallogement.

Or, cette orthographe met en lumière la malformation (et non la "mal-formation") du terme, et son inadéquation à la langue française. En effet, le français rejette - sous le nom d'haplologie - l'ajout à notre vocabulaire de groupes de mots soudés (on dit aussi "lexicalisés") présentant un tel redoublement entre la terminaison de l'un et le début de l'autre. Pour éviter spontanément de telles lexicalisations entachées d'haplologie, le français a notamment forgé le mot tragicomique au lieu de "tragico-comique" ; et a transformé le nom propre Clermont-Montferrand en Clermont-Ferrand.

Si l'on contourne cette objection en considérant qu'il n'y a pas effectivement de lexicalisation de la notion de "mal logement", c'est-à-dire qu'elle ne donne pas naissance à un mot mal formé mais reste simplement employée en tant que groupe de deux mots, alors c'est la syntaxe de cet assemblage de mots qui est défectueuse. En effet, un adverbe (en l'occurrence l'adverbe mal) ne peut pas qualifier un nom commun ! Un adverbe ne peut qualifier qu'un verbe. Logé, venu, appris, veillant et odorant sont des verbes conjugués ; c'est pourquoi mal logé, malvenu, malappris, malveillant et malodorant sont correctement formés. ''Logement'' n'est pas un verbe et ne peut donc pas être qualifié par l'adverbe ''mal'' ; c'est pourquoi mallogement et mal-logement sont des néologismes aussi navrants, infantiles et mal bâtis que le seraient les termes "bientrain" ou "bien-train" pour désigner des conditions de transport ferroviaire confortables et dignes.

Sur le plan terminologique, bien qu'entérinée inconsidérément par le dictionnaire Robert [à partir de 2006] et reprise par une foule d'orateurs publics, la locution "mal logement" (sic) promue par la Fondation Abbé Pierre est donc malencontreuse, et ses lexicalisations mal-logement ou mallogement sont plus défectueuses encore. La recherche d'un terme adapté reste ouverte. À supposer qu'un néologisme soit nécessaire, et que le français doive absolument être transformé en langue agglutinante. À supposer, donc, que le couple adjectif + substantif sur lequel se fonde la langue française ne fournisse pas d'abondantes solutions aux âmes de bonne volonté pour désigner ce qu'elles combattent ici : mauvais logement, piètre logement, logement indigne, logement misérable, habitat désolant ou désolé (comme on parle d'une ''terre désolée''), habitat dégradant ou dégradé, etc.

Iconographie : Image de couple mal logé publiée avec l'aimable autorisation de la Fondation Abbé Pierre

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dimanche 19 mars 2017

subjonctifs imparfaits

L'imparfait du subjonctif [...si j'avais un tel nez, Il faudrait sur- le-champ que je me l'amputasse !] a fini par prêter à sourire.

Aujourd'hui, c'est le présent du subjonctif qui prête à rire jaune, par sa disparition dans la bouche de nombreux journalistes de la presse parlée - chaînes et stations de l'audiovisuel public comprises. Une phrase comme "Il est probable que le Président vient ce soir" n'alarme ni le journaliste qui l'a écrite ni celui qui la prononce à l'antenne, d'heure en heure, ni son ingénieur du son, ni le réalisateur du journal d'information ni son rédacteur-en-chef.

Elle alarme pourtant les francophones qui n'ignorent pas que leur langue exige ici, soit un futur de l'indicatif ["il est probable qu'il viendra"], soit un présent du subjonctif ["il est probable qu'il vienne"]. La première solution est plus affirmative, la seconde plus dubitative. Toute autre solution est fautive.


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samedi 18 mars 2017

l'avenir futuriste

La chaîne de télévision Arte est franco-allemande. Pour ce qui est d'être exemplairement francophone, c'est une autre histoire, et c'est sans doute dommage. Dans le cadre d'une soirée consacrée à la science, Arte a diffusé un documentaire initialement anglophone adapté en français. Ce film de vulgarisation scientifique traitait du temps et de son cours inexorable : le passé, le présent, l'avenir. Or, la prouesse navrante accomplie par la traductrice de ce film fut de n'employer absolument jamais le mot avenir pour parler de lui. Dans 100% des occurrences de la notion de passé, le commentaire francophone nous a parlé du passé - bonne traduction de l'anglais the past. Dans 100% des occurrences de la notion de présent, il nous a parlé du présent - bonne traduction de l'anglais the present. Mais dans 100% des occurrences de la notion d'avenir, le narrateur nous a infligé le futur - mauvaise traduction hâtive de l'anglais the future, qui signifie très exactement l'avenir. "Mais le futur ça fait plus scientifique", nous répond une ingénue productrice de télévision...

C'est au nom de cet argument irrecevable que l'on instille dans la quasi totalité des documentaires pédagogiques traduits de l'anglais une habitude de traduction purement et simplement erronée, qui produit des morceaux de textes artificiels comme "dans un très lointain futur" au lieu de l'expression naturellement francophone "dans un avenir très lointain".

À l'inverse de Georges Perec faisant disparaître avec une habileté fantastique la voyelle E des pages de son roman La Disparition, les journalistes, les responsables de chaînes de télévision, les traducteurs hâtifs et les rédacteurs-concepteurs publicitaires surcotés ont aujourd'hui fait disparaître de notre langue, avec une balourdise fantastique et une anglomanie à courte vue, le mot avenir. En une heure de documentaire sur l'avenir et le passé, le mot avenir n'est plus prononcé une seule fois sur une grande chaîne culturelle dévolue au rayonnement de la langue française. L'avenir est mort et enterré. Les archéolinguistes de l'avenir pourront déterminer que sa mort fut constatée en 2012, un soir d'octobre, à la frontière franco-allemande. Et qu'eux-mêmes sont devenus à jamais, ce soir-là, des linguistes "du futur". Parce que ça faisait plus futuriste. Et que le paysage médiatique de France grouillait de ces traducteurs qui, quelle que soit l'époque, ne font pas leur métier, puisqu'ils vont au plus proche plutôt qu'au plus juste.

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jeudi 16 mars 2017

prejudice ou préjudice ?

L'un des faux amis les plus trompeurs entre le français et l'anglais est le mot prejudice (anglais) ou préjudice (français). En anglais, your prejudice, ce sont vos préjugés. Ce sont souvent eux qui porteront préjudice et non l'inverse ! On notera que l'anglais prejudice (sans accent) est invariable : prejudice, ce sont les préjugés. De même, le verbe to prejudice ne signifie pas porter préjudice.

L'AFP s'est engouffrée, aujourd'hui 16 mars 2017, dans ce piège de traduction et a entraîné tous les médias francophones d'Europe à sa suite. A propos d'un décret présidentiel repoussé, la veille aux USA, par un magistrat hawaïen, on nous a répété que ce décret avait été reconnu susceptible de causer "un préjudice irréparable", alors qu'il a été déclaré de nature à inscrire des préjugés (religieux) de façon irrémédiable dans la législation américaine.

lundi 6 mars 2017

bon déroulement et mauvais déroulé

La Mission linguistique francophone et l'Académie française unissent leurs efforts éditoriaux pour rappeler d'une même voix qu'une action se déroule selon son déroulement et non selon son "déroulé" (sic) - contrairement à ce que l'on lit depuis peu d'années sous la plume de rédacteurs professionnels adeptes de l'approximation. Et dans la bouche de ceux que la répétition des erreurs de langage nouvelles attirent irrésistiblement par la seule vertu de leur nouveauté. Pour ces francophones-là, que nous avons sondés, le bon déroulement est un mot éculé qui manque de dynamisme. Selon eux, le "déroulé" (sic) d'une cérémonie, c'est plus actif [*]. Et de toute façon - tranchent-ils - on est libre de dire ce qu'on veut quand même, non ? Ce dévoiement de la notion de liberté ne suscite ni le "consternement" ni le "consterné", mais bien la consternation.

[*] Faux : le néologisme "un déroulé" est issu du participe passif du verbe (se) dérouler ; il est donc impropre à évoquer l'action autrement que subie. Il appartient indéniablement au registre de la passivité et non de l'activité.

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samedi 4 mars 2017

taiseux


Qui parle trop est bavard, qui parle trop peu est taciturne.

Avec le sympathique adjectif et substantif taiseux, les Belges et les Franc-Comtois ont donné au français un synonyme familier de taciturne. On constate que taiseux tend à s'imposer dans la langue des médias au détriment de taciturne, sans conscience de son registre familier ni crainte d'anachronisme. "Cyrus le Taiseux", titre Le Monde au sujet de l'empereur persan, très éloigné dans le temps et dans l'espace de ce récent patois bisontin et non byzantin... Le titre qui s'imposait, historiquement et géographiquement, était "Cyrus le Taciturne".

Il est vrai que taiseux, contrairement à taciturne, épargne aux journalistes et aux animateurs de radio et de télévision - puis à chacun de nous par mimétisme médiatique -  l'effort de remonter à la racine latine tacere trop éloignée en apparence de "se taire". Le jour où le mot taciturne aura ainsi disparu de notre langue quotidienne, il nous restera la nostalgie de sa sonorité singulière, sa rime rarissime.

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