dimanche 23 juillet 2017

initier, générer, impacter


Le verbe initier n'a qu'un seul sens correct en français : procéder à une initiation, à un rite initiatique ; tous les autres sens qu'on lui donne depuis vingt ans sont faux, tels ceux-ci : prendre une initiative, être l'initiateur de, être à l'origine de ou lancer une action.

Le verbe générer n'a qu'un seul sens correct en français, et il est d'ordre mathématique. Tous les autres sens sont faux : une mauvaise nouvelle cause de l'inquiétude, elle n'en "génère" pas.

Le verbe "impacter" est un anglicisme et un barbarisme. Il n'a aucun sens correct en français.

"À côté des verbes irréguliers, s'est constituée [à la fin du vingtième siècle] une nouvelle famille, celle des verbes laids. Sont apparus valider, checker, initier, générer, impacter. Ils font autorité plus qu'ils ne signifient. Ils attestent de l'appartenance du locuteur à la sphère "manageuriale". C'est un sabir qui se parle dans l'industrie, dans les services, dans les administrations, dans les médias et demain, qui sait, dans les abbayes." (Philippe Delaroche, Caïn et Abel avaient un frère, Éditions de l'Olivier / Le Seuil, 2000, p. 23)

mercredi 12 juillet 2017

snobisme et sexisme des alumni

Inquiétante, cette prise de distance croissante des grandes écoles et universités de France vis-à-vis de leur propre langue : non, il n'y a ni pertinence ni légitimité à rebaptiser "alumni" les associations d'anciens élèves d'écoles francophones ni leurs anciens élèves eux-mêmes.

Le pluriel du mot latin alumnus (signifiant élève, au masculin) n'est évidemment pas arrivé chez nous par le latin, mais par imitation servile d'un emprunt déjà très ancien des étudiants nord-américains au latin. Notre ré-emprunt est nettement digne des moutons de Panurge, comme en atteste sa propagation aussi soudaine et fulgurante que tardive : les moutons ont le réflexe vif mais l'esprit lent.

Nous ferions mieux d'imiter les universités des USA pour leurs extraordinaires fanfares de plusieurs centaines de musiciens. Ces formations artistiques et ludiques persistent à briller par leur absence dans nos universités, où l'apprentissage d'un instrument de musique ne fait plus le poids dans la journée d'un étudiant - non plus que dans l'esprit d'un président d'université, manifestement - face aux joies du pianotage à deux pouces sur un téléphone portable...

Pour en revenir aux alumni, il est étonnant que les institutions de l'enseignement supérieur ne se soient pas émues de l'adoption de ce masculin pluriel nettement genré, puisque le latin comprend aussi le féminin pluriel alumnae et le neutre pluriel alumna. C'est donc bien le masculin mâle qui a été adopté, et non le neutre pluriel plus approprié pour des ensembles mixtes.

A défaut de s'émouvoir de cette nouvelle étape d'américanisation de notre culture estudiantine par l'invasion des alumni directement importés d'outre-Atlantique sans passer par Rome, les étudiantes elles-mêmes eussent pu s'émouvoir de la prédominance masculine qui s'y attache, peu compatible avec les efforts sincères de la société pour éradiquer les marques d'infériorisation d'un sexe par un autre. Encore eut-il fallu qu'elles sussent distinguer le masculin pluriel d'une langue morte, et qu'elles ne fussent pas éblouies par le miroir aux alouettes de l'exotisme américanisant qui étincelle dans ce suivisme cuistre.

lundi 10 juillet 2017

goûtu, gourmand ou savoureux ?

L'adjectif savoureux, au sens propre, est en voie d'extinction dans les médias audiovisuels et la publicité, au bénéfice de goûtu et de gourmand. Deux termes rendus indigestes par leur emploi inadapté.

Est goûtu ce qui a un goût prononcé, éventuellement très déplaisant (comme la désopilante liqueur d'échalote au crapaud de la comédie Les Bronzès font du ski, dans les dialogues de laquelle ce mot fait surface). Est savoureux ce qui a une saveur agréable, voire succulente, ce qui a bon goût, voire très bon goût.

Inventé il y a une trentaine d'années dans le registre drôlatique et familier, l'adjectif goûtu n'a pas sa place dans un commentaire gastronomique châtié. Mais de nombreux professionnels de la langue perdent de vue les notions de registre ou de niveau de langue, et emploient un terme comme goûtu sans aucune conscience de sa trivialité ni de la connotation humoristique qui s'y attache.

Quant à "goûteux" (sic), que l'on trouve parfois aussi dans les médias à la place de savoureux, c'est un terme totalement impropre qui n'existe qu'avec l'orthographe goutteux et qui se rapporte alors à une maladie des articulations, appelée goutte. Rien de bien appétissant ! *

"Ta salade de lentilles est gourmande" : l'Académie française a récemment émis une mise en garde contre l'extension de sens abusive de l'adjectif gourmand appliqué, non pas à des êtres friands d'aliments réjouissants ("Robert est gourmand"), mais à des mets dont la consommation est propre à plaire aux gourmands ("un café gourmand"). Cette inversion de sens pollue la publicité et le commentaire médiatique, notamment dans la bouche des candidats et jurés participant aux émissions de compétitions culinaires. La réprobation de l'Académie à ce propos est légitime car il y a là une confusion diamétrale entre le mangeur et le mangé ; entre le sujet et son complément. Son complément alimentaire, bien sûr...

En résumé : Seul un mangeur peut être gourmand. Un plat est bon, savoureux ou succulent. Un plat n'est pas "gourmand" ; il ne peut qu'exciter la gourmandise humaine. Eliminez donc totalement de vos commentaires culinaires le lancinant "c'est gourmand". Et réservez "c'est goûtu" au registre de la blague ; si vous êtes sérieux, dites plutôt :  ça a du goût, ça a bon goût, ça a beaucoup de goût, c'est savoureux, c'est délicieux, etc. Ou tout simplement c'est (très) bon !

*N'est-ce pas, chère Hélène Darroze, qui avez souvent été détrompée par nos soins et ceux de l'Académie française à propos de votre tristement célèbre "goutteux" ou "goûteux", mais n'en avez cure et persistez à donner à votre public télévisuel une indigestion de ce terme impropre, sans vous inquiéter de propager ainsi la méconnaissance générale de votre propre vocabulaire professionnel ?

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mercredi 5 juillet 2017

taiseux


Qui parle trop est bavard, qui parle trop peu est taciturne.

Avec le sympathique adjectif et substantif taiseux, les Belges et les Franc-Comtois ont donné au français un synonyme familier de taciturne. On constate que taiseux tend à s'imposer dans la langue des médias au détriment de taciturne, sans conscience de son registre familier ni crainte d'anachronisme. "Cyrus le Taiseux", titre Le Monde au sujet de l'empereur persan, très éloigné dans le temps et dans l'espace de ce récent patois bisontin et non byzantin... Le titre qui s'imposait, historiquement et géographiquement, était "Cyrus le Taciturne".

Il est vrai que taiseux, contrairement à taciturne, épargne aux journalistes et aux animateurs de radio et de télévision - puis à chacun de nous par mimétisme médiatique -  l'effort de remonter à la racine latine tacere trop éloignée en apparence de "se taire". Le jour où le mot taciturne aura ainsi disparu de notre langue quotidienne, il nous restera la nostalgie de sa sonorité singulière, sa rime rarissime.

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dimanche 2 juillet 2017

Prix de la femme architecte

Il faut une bien déplaisante vision de la vie et de sa propre place dans la société pour estimer que le genre des membres d'une profession manuelle ou intellectuelle importe en soi. Le Prix de l'homme magistrat et le Prix de la femme architecte appartiennent à cette vision inepte et discriminatoire. Par chance, le Prix de l'homme magistrat est une fiction, bien que la magistrature soit majoritairement féminine (80% des effectifs sortant de l'Ecole de la magistrature sont des femmes ; source Le Point février 2012) et que les hommes y soient donc une minorité méritante, pour qui veut voir ainsi les choses. On attend sans aucune impatience le Prix de la femme dentiste, celui de la femme équilibriste, de la femme fleuriste ou de la femme directrice de la communication, qui souligneront combien leurs homologues masculins sont méchants et indignes d'être éventuellement distingués à leurs côtés.​

Sur le plan linguistique, on remarque que la profession d'architecte, comme celles de dentiste ou de juge, est désignée par un même mot quelque soit le genre de la personne qui l'exerce. Cela semble couper l'herbe sous le pied de ceux qui militent contre les désignations neutres par l'ajout de la fameuse terminaison -e qu'ils croient caractéristique du féminin, et qui s'efforcent avec un certain succès d'imposer les proviseure, docteure, chercheure, auteure, pourtant réprouvés par l'Académie française en tant que "purs barbarismes". Parce que ni architectee ni dentistee ni fleuristee ne tiennent la route sur la voie des chamailleries entre filles et garçons qui leur est chère, ces stratèges de la guéguerre des sexes prônent le nouveau syntagme femme architecte, en attendant femme pneumologue, femme juge, femme fleuriste, femme artiste et femme génie. Tiens ? L'adjectif stupide aussi est le même quel que soit le genre.