vendredi 28 juillet 2017

après la numéro un mondiale, voici la numéro une

Les commentateurs sportifs francophones sont connus pour leurs multiples entorses à la langue française. Parfois, ils vont jusqu'à en déchirer les ligaments, comme dans l'expression "la numéro un mondiale" (sic).

Créée en France pour la joueuse de tennis Amélie Moresmo, cette expression fautive est maintenant appliquée sans relâche à toute championne du monde. Elle se décline à des échelons inférieurs ["la numéro un française", "la numéro un de notre club"] et dans d'autres secteurs que le sport [telle entreprise est "la numéro un mondiale"].

Cette coutume nouvelle viole une règle élémentaire de notre langue : un mot féminin doit avoir un article féminin [la femme et non le femme], un mot masculin exige un article masculin. Sans exception aucune. Robert est une personne charmante, Robert n'est pas un personne charmant. Donc Amélie n'est pas une numéro un.

Numéro
étant un mot masculin, et non un adjectif variable, nulle ne saurait être "une numéro". Pas même "une numéro mondial". Moins encore "une numéro mondiale"... puisqu'une seconde règle est ici violée : l'obligation d'accorder le substantif [un numéro] et son qualificatif [mondiale] !

Les observateurs de la Mission linguistique francophone constatent que cette faute échappe à la vigilance des rédacteurs en chef des grands supports de presse, et pas seulement aux journalistes de L'Equipe. À tel point que Le Monde ait pu imprimer ceci, en gros caractères [26.01.2008, pp 34 et 35] : "Claire Leroy, barreuse cérébrale détrône la numéro un mondiale". Si la championne est cérébrale, la correctrice, elle, est distraite...

NDE : cet article publié en 2008 est remis sur le dessus de la pile à la faveur de l'arrivée en salles d'un film intitulé Numéro une, autre confusion grammaticale liée au numéro 1 : dans "numéro un", le mot un n'est pas l'adjectif numéral variable un/une ; c'est le nom invariable d'un chiffre, le 1. Il n'existe donc pas dans les transports en commun de "ligne une" mais uniquement des "lignes 1" (= lignes portant le numéro 1) ni dans les supermarchés de "caisse une"(même motif), et il n'existe pas de dame numéro une, car ce n'est pas la dame qui est une mais son numéro qui est 1. Le 1.

jeudi 6 juillet 2017

support papier : le monstre administratif indécrottabe



Sachant que le papier est par nature un support, il est inepte de le préciser dans la formule "sur support papier", comme il serait inepte de voyager "en véhicule voiture" ou de réclamer "un récipient verre d'eau" pour se désaltérer.

Cette précision superflue se double ici d'un viol de la grammaire : qualifier un terme à l'aide du mot papier, notre langue ne le permet pas car le mot papier n'est pas un adjectif.

Les choses ne sont pas "papier", elles sont en papier ou sur papier ou de papier

Le français connaît les industries papetières (industries du papier), les cocottes en papier et les corbeilles à papiers, mais ne connaît pas les documents papiers (sic), les versions papier (sic), les annuaires papier (sic), le support papier (sic) ni les objets "papier" d'une manière générale. 
Les formules employant le mot papier comme qualificatif sans l'équiper de la construction grammaticale appropriée - de papier, en papier, sur papier - sont donc des barbarismes à proscrire. 

Exactement pour la même raison que sont à proscrire les maisons bois (sic) et les ossatures bois (sic) au lieu des constructions et ossatures en bois. Correctes en anglais, ces agglutinations sans joint syntaxique sont abusives en français.

Merci aux agents et chefs de service des administrations françaises d'en prendre définitivement note, sur quelque support que ce soit. Grrrr... 

mercredi 5 juillet 2017

taiseux


Qui parle trop est bavard, qui parle trop peu est taciturne.

Avec le sympathique adjectif et substantif taiseux, les Belges et les Franc-Comtois ont donné au français un synonyme familier de taciturne. On constate que taiseux tend à s'imposer dans la langue des médias au détriment de taciturne, sans conscience de son registre familier ni crainte d'anachronisme. "Cyrus le Taiseux", titre Le Monde au sujet de l'empereur persan, très éloigné dans le temps et dans l'espace de ce récent patois bisontin et non byzantin... Le titre qui s'imposait, historiquement et géographiquement, était "Cyrus le Taciturne".

Il est vrai que taiseux, contrairement à taciturne, épargne aux journalistes et aux animateurs de radio et de télévision - puis à chacun de nous par mimétisme médiatique -  l'effort de remonter à la racine latine tacere trop éloignée en apparence de "se taire". Le jour où le mot taciturne aura ainsi disparu de notre langue quotidienne, il nous restera la nostalgie de sa sonorité singulière, sa rime rarissime.

POUR ACCEDER A LA PAGE D'ACCUEIL DU SITE, CLIQUEZ ICI

dimanche 2 juillet 2017

Prix de la femme architecte

Il faut une bien déplaisante vision de la vie et de sa propre place dans la société pour estimer que le genre des membres d'une profession manuelle ou intellectuelle importe en soi. Le Prix de l'homme magistrat et le Prix de la femme architecte appartiennent à cette vision inepte et discriminatoire. Par chance, le Prix de l'homme magistrat est une fiction, bien que la magistrature soit majoritairement féminine (80% des effectifs sortant de l'Ecole de la magistrature sont des femmes ; source Le Point février 2012) et que les hommes y soient donc une minorité méritante, pour qui veut voir ainsi les choses. On attend sans aucune impatience le Prix de la femme dentiste, celui de la femme équilibriste, de la femme fleuriste ou de la femme directrice de la communication, qui souligneront combien leurs homologues masculins sont méchants et indignes d'être éventuellement distingués à leurs côtés.​

Sur le plan linguistique, on remarque que la profession d'architecte, comme celles de dentiste ou de juge, est désignée par un même mot quelque soit le genre de la personne qui l'exerce. Cela semble couper l'herbe sous le pied de ceux qui militent contre les désignations neutres par l'ajout de la fameuse terminaison -e qu'ils croient caractéristique du féminin, et qui s'efforcent avec un certain succès d'imposer les proviseure, docteure, chercheure, auteure, pourtant réprouvés par l'Académie française en tant que "purs barbarismes". Parce que ni architectee ni dentistee ni fleuristee ne tiennent la route sur la voie des chamailleries entre filles et garçons qui leur est chère, ces stratèges de la guéguerre des sexes prônent le nouveau syntagme femme architecte, en attendant femme pneumologue, femme juge, femme fleuriste, femme artiste et femme génie. Tiens ? L'adjectif stupide aussi est le même quel que soit le genre.